La liberté envolée

En une seule longue phrase, Le Sacret de Marc Graciano raconte comment un enfant, pour avoir soigné un faucon mourant, en gagne la possession et obtient le droit de participer à une chasse en noble compagnie. Derrière l’apparente simplicité de ce thème, la précision du vocabulaire et l’enchaînement des gestes et des mouvements chargent le texte de poésie, tout en dévoilant l’âpreté d’un système social. 


Marc Graciano, Le Sacret. Corti, 96 p., 14 €


Comme Liberté dans la montagne (2013) ou Une forêt profonde et bleue (2015), Le Sacret se situe dans un Moyen Âge indéfini. Un Moyen Âge qui apparaît comme une époque de parcimonie où chaque matériau, chaque objet a de la valeur. Où, quand on a besoin de quelque chose, on doit souvent le réparer ou le fabriquer de ses mains, l’inventer en quelque sorte. Autant que les matières premières, les gestes sont précieux, les savoir-faire de chacun essentiels. Ainsi, en une opération aussi enthousiasmante que les transplantations les plus audacieuses, l’autoursier remplace une rémige cassée qui empêchait le faucon de voler par une plume tombée d’un autre oiseau, une véritable prothèse. Ce temps de dénuement est aussi l’occasion de montrer le « beau poli des choses usagées », « la beauté simple des objets strictement utilitaires », et, en les racontant, les décrivant, de manifester une foi dans la force d’expression des mots, dans leur adéquation, leur capacité à vraiment représenter les gestes et les techniques. Cette justesse se retrouve avant tout dans le vocabulaire de la fauconnerie, très précis, mais, parce qu’il est souvent imagé, également porteur de jugements, d’engagements : « l’oiseau, bien qu’apparemment il n’eût point été originairement créancé sur de tels gibiers, se révéla, aux dires de l’autoursier, un oiseau de bonne affaire, et de grand travail ».

La croyance très profonde accordée aux actes et aux mots s’exprime aussi implicitement dans le choix du titre. Le « sacret » désigne le mâle d’une espèce de faucon originaire du Proche-Orient, mais on ne peut bien entendu se défaire de son homonyme. Le mot évoque la spiritualité, mais la différence orthographique suggère que ce n’est pas exactement ça. Ce qui est en jeu serait plutôt une quête de sens très forte, mais qui concernerait le monde matériel, dans sa dimension naturelle. L’oiseau du récit a le pouvoir symbolique de s’élever au-dessus des contraintes : par sa nature volatile, par son sauvetage inattendu – l’autoursier le pensait condamné –, enfin par le destin improbable qui fait d’un garçon du peuple son propriétaire. Le sacret se révèle miraculeux à plus d’un titre.

Marc Graciano, Le Sacret

Marc Graciano © Jean-Luc Bertini

Si le jeune héros a recours à des objets usagés, de récupération, c’est qu’il appartient à la classe inférieure des serviteurs, qui ne peut espérer acquérir que ce qui est également déclassé, abandonné, qu’il trouve ou qu’on lui concède par bienveillance. Le garçon va soigner l’oiseau comme le vieux soignait la petite dans Liberté dans la montagne, ou comme le mège guérissait la fille dans Une forêt profonde et bleue : avec une patience et une obstination totales, un investissement sans limites. La foi et l’engagement mêlés de l’enfant, son dévouement – au sens fort – lui permettent d’échapper momentanément à sa classe sociale.

Cette chasse à laquelle il n’aurait normalement jamais dû participer est décrite avec un vocabulaire si technique, si spécifique, qu’il saisit autant par son étrangeté que par l’emploi décalé de termes courants, jusqu’à en devenir poétique. On parle ainsi de « laneret attombisseur », de « désulteur », de « basse volerie », de « forme d’aigle », de « voler d’amour », ou – pour décrire le vol des rapaces – de « carrière », de « ressource », de « degré ». Mais la chasse est aussi représentée comme une suite d’événements grotesques ou poignants, grâce à la variation des points de vue. Chiens, chevaux, rapaces deviennent soudain des personnages, les humains s’estompant à l’arrière-plan le temps de quelques lignes . Ceci est encore plus vrai quand il s’agit des proies : lièvre ou renard oscillent entre ridicule et tragique lorsque des choix ou des hasards malheureux les conduisent à la mort.

Enfin, ce rituel codifié de la vie seigneuriale sert à évoquer en creux des relations sociales et humaines dures, même lorsqu’elles restent implicites. Le seigneur oblige ainsi ses pâtres montés sur échasses à danser une « comique sarabande d’insectes géants » pour rassembler les « ouailles » qu’il a, sans doute volontairement, dispersées. Une enfant noble affecte le mépris vis-à-vis du héros, fils d’une cuisinière, bien qu’il l’attire. Souvent, l’attitude ne correspond pas au sentiment, ce qui complique encore les relations. Paradoxalement, la chasse est cependant le moment où tous les aristocrates obéissent sans discuter au roturier qu’est l’autoursier, le savoir technique l’emportant momentanément sur la naissance. Ce qu’on pouvait entrevoir de timides promesses sociales va être remis en cause par la fin qui, comme souvent chez Graciano, tombe sur le lecteur aussi brutale qu’étonnante. Elle change complètement le sens qu’on avait cru pouvoir attribuer au texte.

Si Le Sacret paraît d’abord avoir l’évidence d’un faucon plongeant sur sa proie, la force accumulée y éclate à travers l’image finale dans une direction inattendue, sous laquelle court une vision plutôt sombre des relations humaines et de l’ordre social, parallèlement au goût pour la liberté et la vie sauvage qui porte toute l’œuvre de Marc Graciano.


EaN a rendu compte d’Enfant-pluie et d’Au pays de la fille électrique, du même auteur.

 

Sébastien Omont

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