Comment faire une nouvelle ville

Présenté par Yona Friedman pour la première fois en 1956 au Congrès international d’architecture moderne de Dubrovnik, L’architecture mobile a paru sous forme de brochure en 1958, avant de connaître plusieurs éditions, complétées par de nouveaux ajouts, en 1962, 1963, 1968 et 1970. Un an après la disparition de l’architecte né à Budapest en 1923, les éditions de L’Éclat rassemblent aujourd’hui la totalité des textes des six éditions précédentes, ainsi qu’un certain nombre d’écrits issus de ses archives. La lecture de cet ouvrage est très importante pour qui veut étudier l’évolution de la théorie de l’architecture dans l’après-guerre, et saisir l’impact durable et significatif de l’héritage théorique de Yona Friedman pour « une cité conçue par ses habitants ».


Yona Friedman, L’architecture mobile. Vers une cité conçue par ses habitants (1958-2020). L’Éclat, 344 p., 10 €


L’architecture mobile renferme un certain nombre de diagnostics et d’aspirations qui sont redevenues tout à fait actuelles. Friedman revendique notamment une ville qui « appartient aux piétons », défend la climatisation, qui permettrait selon lui une économie d’énergie considérable par rapport au chauffage central. Il propose une ville qui réduirait au minimum son emprise sur le sol et atténuerait le processus de violation de l’environnement, une ville résumée à ses éléments essentiels, offrant une grande adaptabilité à l’évolution démographique, sociale, économique, culturelle.

Ce que Friedman appelle « architecture mobile » est une infraville, composée de mégastructures métalliques portantes, un développement urbain vertical qui libère le sol. L’ossature contient les réseaux de viabilité et de transport. Les constructions diverses, logements, bâtiments publics, sont constituées d’unités amovibles et interchangeables, qui remplissent l’infrastructure. Les mégastructures décrites par Friedman renvoient aux recherches contemporaines sur les nouvelles structures en béton et en acier, sur la morphologie structurale, poursuivies en France notamment par Robert Le Ricolais, en Allemagne par Konrad Wachsmann, Günter Günschel et Eckhard Schulze-Fielitz, figure très proche des idées de Friedman, qui rejoindra le GEAM (Groupe d’étude d’architecture mobile) fondé par Friedman en 1958. L’idée de climatisation des villes renvoie également aux travaux de l’Américain Buckminster Fuller, des Allemands Werner Ruhnau et Frei Otto.

L’architecture mobile, de Yona Friedman : faire une nouvelle ville

L’urbanisme spatial de Friedman n’est donc pas une utopie isolée, elle relève d’une véritable mode, et répond à l’engouement que l’approche spatialiste suscite dans la pensée culturelle et philosophique de cette époque (Maurice Halbwachs, Maurice Merleau-Ponty, Gaston Bachelard, Guy Debord, Jean Baudrillard, Henri Lefebvre). Friedman est fortement marqué, également, par les théories cybernétiques, les sciences de la communication et de la perception, la sémiotique,  la psychologie urbaine (Abraham Moles), qui sont à cette époque en plein essor, et nourrissent le champ de l’urban design (Kevin Lynch, Gordon Cullen, Robert Venturi, Christopher Alexander).

Friedman part du constat fondamental d’un urbanisme qui doit répondre au grand nombre et à la démocratisation de la société. L’idée qu’il préconise est celle de l’auto-planification et de l’auto-construction : « une cité conçue par ses habitants », comme l’indique le sous-titre de l’ouvrage. Il ambitionne d’établir pour ce faire une méthode scientifique et pédagogique destinée à enseigner l’architecture et la planification aux citoyens, qui pourront ainsi être les décideurs et les acteurs directs de la production de leur habitat et de leur environnement. Le livre Pour l’architecture scientifique, publié en 1971 (Belfond), présente de manière plus précise cette méthode.

Évitant les errements des démarches participatives, L’architecture mobile doit être la réponse à la question de savoir à qui revient le choix architectural et comment le mettre en œuvre. L’échec des modèles urbains précédents est mis sur le compte de la fonction « démiurgique » de l’architecte créateur, qui aurait façonné la ville selon sa vision, sans tenir compte des besoins réels et des aspirations des habitants. L’activité de l’architecte doit désormais s’apparenter à celle d’un avocat ou d’un médecin, consistant à produire des diagnostics, à conseiller et à accompagner les habitants dans leurs choix, dans le cadre cependant d’un répertoire d’éléments préfabriqués, offrant des millions de possibilités de combinaisons et de configurations.

On peut être sceptique sur la manière dont seront harmonisés les choix individuels des habitants et sur la possibilité pour des éléments industrialisés d’exprimer des aspirations individuelles. Friedman veut résoudre les situations conflictuelles par un système cybernétique d’avertissement permettant de réguler et de coordonner les comportements, choix et interventions « isolées » des habitants. La ville spatiale est donc le résultat d’un urbanisme indéterminé, elle n’a pas de plan à suivre, si ce n’est celui de l’infrastructure et celui dicté par l’expression multiple de ce que Friedman considère comme le plus important privilège acquis aujourd’hui, celui  du « droit à la personnalité ».

Mais alors que devient l’art architectural ? Friedman propose une nouvelle vision esthétique de la ville aussi riche en couleurs qu’une foule bigarrée, « un ensemble aléatoire résultant de tous les goûts particuliers de tous les habitants ». Il y a ici un peu du carnaval utopique de Mikhaïl Bakhtine et de сet engouement pour le folklore, les cultures vernaculaires, qui avait fait notamment le succès de l’exposition de Bernard Rudofsky Architecture without architects au MoMA en 1964. Ce folklore urbain doit cependant s’appuyer sur les nouvelles technologies, projections, hologrammes, sons et lumières, déniant à la construction la capacité de produire des formes et des paysages, car tout doit être ici remplaçable, mobile, les formes trop stables de l’architecture ne sont pas admises.

L’architecture mobile, de Yona Friedman : faire une nouvelle ville

© Donation Denise et Yona Friedman

Ce fantastique technologique a certes des aspects fascinants ; pourtant, ce modèle de ville reposant sur des superstructures en acier, ombrageant les villes anciennes et barrant les horizons, se révèle tout aussi démiurgique, et impose une esthétique et une organisation de la ville qui ne sont pas moins contraignantes que celles de la charte d’Athènes. Toute l’audace et aussi la faiblesse de L’architecture mobile tient au fait que l’ouvrage a tendance à faire abstraction de certaines dimensions politiques, sociales et environnementales. Si Friedman déploie une critique pertinente du concept de propriété, qui selon lui a perdu son ancienne justification économique et dont le maintien n’est possible que par un système économique fondé sur le gaspillage, il ne décrit pas de manière précise le nouveau système de gestion et de distribution de l’espace et des sols qui pourrait le remplacer.

Friedman compare sa ville à un hôtel Hilton offrant à ses habitants un haut degré de flexibilité, de confort et de services standardisés, mais il n’évoque à aucun moment la force humaine sur laquelle repose une telle infrastructure : qui nettoie ? qui prépare ? qui sert ?  Même si la ville spatiale rêve d’une automation généralisée, on peut se demander ce que feront concrètement ses habitants – seront-ils tous cadres ou sans activité ? Friedman, convaincu que le progrès technique allait faire émerger une société du temps libre et des loisirs, parle d’une inexorable mutation de la matière première « travailleur » en « spectateur » et en « client ».

Enfin, la question du prix des logements (même la location journalière, qui est préconisée) et celle des revenus sont absentes. Qu’en est-il des antagonismes sociaux ? Friedman écrit que « les distinctions sociales entre les quartiers différents doivent être spontanées. Un surplus d’environ 10 % de logements est suffisant pour que les habitants puissent choisir leurs quartiers respectifs, suivant leurs préférences sociales ». Il évoque même, au moment des événements politiques de 1968, l’hypothèse d’une « ségrégation » volontaire, non pas celle des gouvernants et des gouvernés, mais la coexistence de plusieurs autonomies, ayant des intérêts divergents, comme les vieux et les jeunes, qui ne peuvent plus vivre ensemble.

Le discours de Friedman est donc tour à tour émancipateur, progressiste, humaniste ; il peut même faire la jonction avec une forme de libertarianisme, tenant pour acquise la fragmentation sociétale induite par la société de consommation. L’impensé politique de L’architecture mobile a cependant été amplement corrigé par les travaux ultérieurs de son auteur, et en particulier par un livre publié pour la première fois en 1978, L’architecture de survie. Une philosophie de la pauvreté (L’Éclat, 2003), un ouvrage qu’il est particulièrement important de relire dans la conjoncture actuelle.

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