Devizoomons ! Prendre tout en gré ?

Après la série « Décamérez ! » du printemps, EaN publie chaque mercredi une nouvelle traduction créative de textes du Moyen Âge pour accompagner le confinement de l’automne. Le « Devizoomons ! » de Nathalie Koble invite à sortir de nos écrans en restant connectés grâce à des « devises », poèmes-minutes et méditations illustrées qui nous font deviser, c’est-à-dire converser, partager, échanger. La poésie nous entretient : des autres, du monde, de soi-même ; et elle prend soin de nous. Septième épisode avec Henri Baude et François Villon.

Henri Baude et François Villon Devizoomons 7

Roue de Fortune. Copie du XIXe siècle d’un manuscrit de l’Hortus deliciarum de l’abbesse Herrade du Mont Sainte-Odile

À terre

La faim, la mort et la guerre

M’ont si étroitement fréquenté

Que Pauvreté me récupère

Bien bas : malheur chasse santé

*

J’ai eu des malheurs, je les prends

En gré sans gémir ni pleurer,

Tâchant – dans l’espoir – d’endurer,

Car Dieu laboure en peu de temps.

(Henri Baude, Dits moraux)

Henri Baude et François Villon Devizoomons 7

© Gallica/Bnf

Pantins

Sages jadis m’ont Fortune nommée,

Et tu m’appelles, toi, François, Meurtrière,

Toi qui ne jouis d’aucune renommée !

De bien meilleurs que toi dans la misère

Ont basculé ou piochent les carrières.

Si tu vis mal, dois-tu pour autant geindre ?

Tu n’es pas seul, tu n’as pas à te plaindre,

Regarde-bien mes actions passées :

De très grands hommes sont morts et pétrifiés –

Face à eux, tu le sais, tu n’es rien qu’un souillon !

Apaise-toi, cesse de protester,

Suis mon conseil : prends tout en gré, Villon

 

Contre des rois je me suis animée

Dans le lointain passé comme naguère :

J’ai tué Priam et toute son armée,

Rien ne lui valut – tour, donjon, barrière !

Et Hannibal, épargné à l’arrière ?

A Carthage la mort alla l’atteindre,

Quant à Scipion, Je le fis éteindre.

Jules César au Sénat j’ai lâché,

En Égypte j’ai condamné Pompée,

J’ai noyé Jason dans un tourbillon,

Romme et les Romains, une fois, brûlés !

Suis mon conseil : prends tout en gré, Villon !

 

Alexandre, toujours dans la mêlée

Parce qu’il voulait voir le monde stellaire,

J’ai pris le parti de l’empoisonner.

Le roi Alphasar, droit sur sa bannière

Je fis tomber mort. Telle est ma manière.

J’ai fait comme cela, je continuerai

Sans rendre de compte ni me justifier.

L’idôlatre Holopherne : neutralisé

Par la main de Judith, quand il dormait,

À coup de poignard, dans son pavillon.

Et Absalon ? Pendu quand il fuyait …

Suis mon conseil : prends tout en gré, Villon

 

Écoute bien, François, ce que je dis :

Si je pouvais agir sans Dieu de Paradis,

Ni toi ni personne n’aurait un haillon

A mettre : pour un mal, j’en ferais dix.

Suis mon conseil : prends tout en gré, Villon

(François Villon, « ballade de Fortune », intitulée aussi « Problème »)


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