Le spleen et le kif

Après L’amour au tournant (Seuil, 2017), Un jour idéal pour mourir est le deuxième roman traduit en français de l’écrivain algérien Samir Kacimi, auteur déjà de huit romans publiés en arabe. Ce court récit suit les derniers instants d’Halim Bensadek, un journaliste qui s’apprête à se suicider en sautant du haut d’un immeuble de la banlieue d’Alger. Halim est un homme frustré par sa vie tant professionnelle que sentimentale. Il résume son existence par la formule lapidaire : « quarante années d’une vie de mendicité, vingt ans de travail pour rien, dix ans à pourvoir aux besoins d’une famille qui n’en était plus une ».


Samir Kacimi, Un jour idéal pour mourir. Trad. de l’arabe par Lotfi Nia. Actes Sud, coll. « Sindbad ». 128 p., 15 €


Halim espère se rattraper par son suicide. Il entend en effet marquer les esprits par la scénographie de son geste final, bref il ne veut pas finir comme certains avec une « mort chiante ». Il a même prévu une lettre posthume qu’il s’est adressée à lui-même et qu’il imagine décortiquée par la presse dans les jours qui suivront sa mort.

Tandis qu’Halim se jette dans le vide, le lecteur suit ces quelques dizaines de secondes qui séparent sa chute de son atterrissage. À chaque étape, Halim se souvient de divers épisodes clé de sa vie. Ils apparaissent furtivement au gré d’associations d’idées du personnage et n’obéissent pas à une structure narrative linéaire. Nous découvrons ainsi comment Halim a progressivement abandonné ses ambitions journalistiques, pour répondre aux besoins financiers du foyer familial. Se dévoile à notre regard une faune de jeunes gens qui, comme Halim, traînent leurs problèmes dans les cafés jusque tard dans la nuit.

C’est l’univers de Bachdjerrah, une des « cités dortoirs » de la banlieue sud d’Alger construites dans les années 1950. Le narrateur décrit ces bâtiments dits « AADL » – une référence à l’agence algérienne de l’amélioration et du développement du logement – comme des éléments incontournables du paysage romanesque. Ces grands immeubles d’habitation viennent ici constamment rappeler à Halim les obstacles qui se dressent face à lui : « À Bachdjerrah on ne peut voir au-delà de l’immeuble d’en face quand on se met au balcon ». Dès lors, ce n’est pas un hasard si Halim choisit pour son suicide de braver ce paysage urbain étouffant en sautant du haut d’une de ces tours.

Au fil des souvenirs d’Halim, nous croisons la jeune Nabila, son « premier amour et le dernier », partie depuis avec un autre. Parmi les compagnons de route d’Halim, figure aussi et surtout Omar Tunba, « le plus célèbre des camés de Bachdjerrah ». Omar est un repris de justice qui « passait ses journées à traîner, à fumer du kif ». Omar tente de convaincre (sans trop y croire) sa famille de le laisser épouser Nissa Bouttous, « une blonde maigrelette aux seins énormes ». Omar s’intoxique de Nissa comme il s’intoxique d’alcool et de drogues.

Un jour idéal pour mourir, de Samir Kacimi : le spleen et le kif Halim

Ces protagonistes se croisent donc au gré des réminiscences du personnage principal, et l’enchevêtrement sans liens logiques de leurs histoires donne à voir le chaos de leurs vies. La narration ne se soucie pas de donner un sens à leurs existences ou d’expliquer leur désespoir, elle nous immerge dans leurs errances, leurs égarements. Le ton n’est pas mélancolique, mais plutôt sardonique : Kacimi sème au fil du texte des traits d’humour qui préviennent tout épanchement. La volonté d’Halim d’orchestrer avec minutie sa mort est tournée en ridicule : lorsque son téléphone sonne durant sa chute, il se demande qui peut bien l’appeler à cet instant précis. Il n’est même pas vraiment certain de l’organisation de son suicide. La première phrase du roman nous l’annonce : « Il douta de sa dernière décision à l’instant où ses pieds se détachèrent du bord ». Cette tonalité pince-sans-rire est d’ailleurs déjà saillante dans le titre, Un jour idéal pour mourir, traduction fidèle de l’arabe Yawm râi’ lil mawt.

Samir Kacimi n’hésite pas à aborder des thèmes tabous, tels que la consommation de stupéfiants ou la sexualité, qui ont bien évidemment suscité l’ire des milieux conservateurs algériens lors de la parution de l’ouvrage. Sans tomber dans l’écueil de la provocation inutile, l’auteur dépeint un groupe de jeunes Algériens qui, à défaut de pouvoir s’accomplir, tentent de s’affranchir du carcan qui leur est imposé par leurs familles et la société. Quand nous ne les suivons pas en train de fumer un joint, c’est pour découvrir, sans filtre, leur intimité, notamment celle de Nissa et Omar. Dans des passages crus sans être vulgaires, Kacimi présente une femme qui affirme aimer le sexe violent, tandis qu’Omar évoque les angoisses homosexuelles qui le traversent lorsqu’il pratique la sodomie avec elle. Femmes et hommes suivent ici leurs pulsions sexuelles comme pour tenter d’échapper à la misère de leur quotidien.

Quant à la famille, cet ancrage de la société traditionnelle, elle est ici une figure lointaine qui suscite au mieux la pitié. Les parents n’arrivent guère à comprendre le mal-être des personnages, et les échanges entre père et fils sont souvent des dialogues de sourds. Surtout, le noyau familial a perdu toutes ses fonctions fondamentales : le narrateur souligne qu’au sein de ce noyau Halim est entouré d’un père et d’un frère chômeurs tandis que sa sœur a fini vieille fille.

Le lecteur pourrait voir dans le texte une allégorie critique sur l’Algérie et la fin de règne d’Abdelaziz Bouteflika. Ce serait aller un peu trop loin, le texte datant en réalité de 2009. Toutefois, la trame d’Un jour idéal pour mourir et surtout sa liberté de ton n’en restent pas moins pertinentes pour saisir cet instantané de vie dans la banlieue d’Alger. S’il n’est jamais question de politique dans le texte, l’expression de ce désœuvrement d’Halim, de ses aspirations détruites, nous en dit peut-être plus qu’un manifeste sur la façon dont ces espaces urbains qui devaient accompagner la modernisation de l’Algérie ont fini par étouffer ses populations et détruire les rêves des jeunes générations.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Tous les articles du n° 117 d’En attendant Nadeau

;