Bertrand Belin en verve

Vrac de Bertrand Belin est un petit ovni autobiographique qui prend le langage brillamment à part et à partie, comme pour mieux faire entendre la condition de son auteur : un « plus que rien ». 


Bertrand Belin, Vrac. P.O.L, 160 p., 14 €


Par quel bout prendre Vrac, mise en musique de petits morceaux d’étrangeté scripturale, menues assertions et autres grandiloquents silences, à moins que ce ne soit l’inverse ? Par le bout des souvenirs ? Le mot est trop fort ou pas assez, qui donnerait au lecteur l’illusion qu’un dénommé Belin lui raconte sa vie comme d’ordinaire on le fait, chronologiquement, en mettant l’accent sur certains événements, les uns plus ou moins importants que les autres. Dans Vrac, on entend plutôt la quintessence que le contingent, les images comme ramassées sur elles-mêmes, dans leur gangue préservées, comme hors du temps :

« L’incendie

est trop d’émotion.

Le chien brûle,

Les belin ne brûlent pas. »

Par le bout de l’aveu ? Il y en a peu et il y en a un peu dans Vrac, mais quand bien même aveu il y aurait, le voilà vite ravalé au rang de grand petit secret, de telle sorte qu’on le visualise, mais qu’on n’en peut guère tirer d’enseignement :

« Voler est du monde du secret. Le secret s’organise en douleurs ventrales. Le butin est du voisinage, il est sans jouissance. Parler ne va pas avec le vol. Les vols lointains restent les meilleurs vols. »

Par le bout de l’humour, ce que l’auteur appelle « rigolade » ? Il est vrai qu’il s’en trouve, des jeux de mots et autres calembours, et même des scènes cocasses, mais, là encore, c’est pour mieux laisser le lecteur sur sa faim, qui pourrait d’ailleurs s’écrire fin. Presque marri de se marrer :

« Le corps de la menace est un corps d’humain. On voit sur son nez qu’il boit son vin en double. »

Par le bout de la vie ? Elle est là, certes, la vie quotidienne, apte à être sociologiquement appréhendée (« des gens comme nous »), exposition de quelques vilains coups bas, violents haut-le-corps, sans oublier une ou deux saynètes sexuelles, deux ou trois premières fois, mais cela ne suffit pas à remplir toutes les cases de l’existence. D’ailleurs, l’auteur nous avait très vite prévenus : « Je me suis senti d’humeur à renoncer à l’alignement de mes propres années. »

Bertrand Belin Vrac

Bertrand Belin © Bastien Burger

Par le bout de la mort ? On croit brûler, et puis on se ravise. Des morts, il y en a en veux-tu en voilà, mais on les dirait pressés de trépasser :

« Nantes est une ville en bout de train.

C’est à Nantes que

mon grand-père vint et mourut.

Ma mère y vit le jour.

Y mourut.

Ma grand-mère y mourut.

Sa vie était le lavage par terre.

Les édifices ont des sols,

Ces sols seront propres et nets. »

Au vrai, Vrac ne se prend pas par un bout, mais tout de son long, disons, pour simplifier, par tout son langage, qui se meut comme un corps qui bougerait dans une phrase, animée, animiste presque. Il y a dans le style de Belin toutes les langues condensées en une seule : celle de l’enfance qui touche la peur, celle de la honte qui rencontre son corollaire, la pudeur, celle du désespoir et celle de l’amour, celle de l’école, celle des travailleurs, celle du corps encore… Parfois le langage se fait inventif, disruptif, prend le large, dérape, répète, abuse des antépositions, se mord la queue sans se faire mal : « chtrimpe ». La phrase est tour à tour simple, bizarre, averbale, illuminative. Pour résumer : rarement lue auparavant. Et pour cause : « Les viscères et le verbe ont le même parler violet. »

D’autres fois, le langage se frotte à son contraire. C’est le « grand » ou « très grand » ou « meilleur professeur », fournisseur de vocabulaire mat et coruscant, mots venant d’une autre caste à laquelle la famille belin n’appartient manifestement pas. Comparez :

« L’inattendu est un problème de référence pour les orgueilleuses familles de chefs vineux de famille (en grand professeur) »

et

« Ma mère,

je l’amène au docteur sur un vélo.

Oh ! porte-bagages !

Son cul fait mal. »

En belinlangue, Bertrand s’écrit, ou se dit, « bertrang ». Bertrand l’étrange ? Entende qui pourra. Entende qui voudra. Ou n’entende pas. Car il n’est pas certain que l’on puisse entrer dans tout le livre de Belin, les anfractuosités qu’il recèle, les silences qu’il ménage : « Muet reste cependant le troublé. »

À aucun moment, le lecteur n’a employé le mot de poésie. Il pourrait, quoique la chose lui paraisse superflue. Car la poésie parle d’elle-même, s’impose, s’imbrique dans chaque situation :

« Les patates sont gratuites.

C’est au prix de moult efforts

et de discrets mouvements

que nous en soustractons

à nuit-goutte. »

Belin a l’art des mots qui ressemblent à des choses qui ressemblent à des mots, comme dans cette liste que l’on cite ici partiellement :

« Connaissance de la faune :

Oseille (flore),

Lieu,

Tacaud

Vielle

Congre

Mousseuse… »

Et s’il y a une revanche de l’écrivain sur la vie, elle est bien là. Dans le vol de son langage si particulier, cette manière de verve incontrôlée, comme cette façon de se servir de l’outil des autres, qui ne lui était pas vraiment destiné : « Tout ce qu’il faut pour être plus que rien. » Une leçon d’écriture.

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