Lamalif : passion et nostalgie

Le numéro 100 des numéros 100 En attendant NadeauFondée en 1966 et arrêtée en 1988 suite à des pressions politiques, la revue Lamalif s’est imposée à la fois comme un carrefour d’analyses politico-économiques et une plateforme de débats socioculturels animée par une élite intellectuelle pensant le Maroc de l’époque et celui à venir. Le nom de la revue, une combinaison des deux lettres formant le mot « لا » (« non », en arabe), reflète son refus de la stagnation au profit d’une pensée dynamique et alternative.   

« Dans les anciens bureaux de Lamalif, pourtant loués depuis des années, il arrive encore aujourd’hui du courrier au nom de la revue comme si beaucoup n’arrivaient pas à intégrer sa disparition [1] » : cette anecdote rapportée en 2007 par Zakya Daoud, rédactrice en chef de Lamalif, en dit long sur les traces laissées par ce mensuel dans le paysage journalistique marocain.

Lamalif doit certainement beaucoup au parcours et à l’acharnement de Zakya Daoud. Née Jacqueline David, cette fille de paysans normands a voulu très tôt devenir journaliste. Après une institution religieuse à Rouen, elle intègre l’École supérieure de journalisme à Paris, où elle rencontre son futur époux et directeur de la revue, Mohamed Loghlam (1931-2015). Découvrant le Maroc à l’été 1957, elle s’y installe l’année suivante, travaillant d’abord à la radio nationale puis à L’Avant-Garde, hebdomadaire de l’Union marocaine du travail où elle côtoie l’univers syndical, avant d’intégrer Jeune Afrique en 1963 comme correspondante au Maroc et de prendre le pseudonyme qu’elle gardera ensuite. Marocaine depuis 1959, Daoud devient le témoin de l’ébullition politique d’un Maroc qui plonge dans la brutalité des années de plomb. En deux cents numéros, Lamalif accompagne l’histoire du pays et décortique les questions qui agitent sa société et façonnent son rapport à la région et au monde.

À mi-parcours, le centième numéro de Lamalif, publié à la rentrée 1978, se focalise sur la situation scolaire, économique et politique du Maroc. Zakya Daoud pointe, respectivement, les faibles capacités d’accueil de l’enseignement supérieur, le manque de liquidités et l’augmentation des dépenses de fonctionnement étatique, ainsi que l’« effervescence notable » des partis débattant des incertitudes économiques et de la situation au Sahara. Ce dernier sujet fait l’objet d’un quatrième article qui analyse, en plus de l’intense activité diplomatique depuis la Marche verte et les accords de Madrid de 1975, les positions des voisins maghrébins et les initiatives africaines dans un climat général de vigilance et d’incertitude. Si Lamalif a prôné en 1977 « la guerre pour avoir la paix » au Sahara, Daoud se demande désormais si « le propre des conflits entretenus de ce genre » est « de ne posséder d’autre alternative que celle du temps ».

Le numéro 100 des numéros 100 : Lamalif, passion et nostalgie

À l’image de cette question, les sujets traités en 1978 résonnent toujours au présent. Ainsi, un article consacré aux émeutes en Iran, prémices de la révolution de 1979, éclaire les clivages et les tensions politiques au sein du pays. Un autre article aborde l’accélération de la présence chinoise dans le monde et montre que la Chine cherche « à l’extérieur des potentialités et des marges de manœuvre » pour contrer la puissance soviétique. Enfin, un troisième article analyse les conséquences des accords de Camp David entre Israël et l’Égypte, soulignant que « l’accord de paix séparée consacre avec un éclat inédit la division de fait des pays arabes » et met en suspens l’avenir de la diaspora et de l’État palestiniens. D’autres articles abordent les débuts de la fécondation in vitro, les recherches du pétrole au Maroc et une émission de la télévision nationale.

Revue interdisciplinaire, Lamalif réconcilie les sciences et les lettres. Dans un entretien avec l’universitaire marocaine Hourya Sinaceur, le physicien argentin Mario Bunge, décédé récemment à Montréal à l’âge de cent ans, appelle à un développement contextualisé et complémentaire de la science et de la philosophie dans les pays dits du tiers-monde. Dans le champ littéraire, Mohamed Jibril, secrétaire de rédaction de Lamalif jusqu’en 1985, compare ce qu’il appelle la tendance « populiste » de certains écrivains marocains, adeptes du réalisme idéologique et dont les écrits souffrent de schémas réducteurs et de « grisaille formelle », au penchant moderniste d’un deuxième groupe déployant « une vision plus aigüe et une élaboration formelle plus poussée pour tenter d’exprimer l’avènement problématique de l’individu », au risque, là encore, d’une fermeture du langage sur lui-même et d’une « répétition ‟inflationniste” » des procédés narratifs.

À la fois riches, pédagogiques et bien structurés, les articles de Lamalif se distinguent par un effort important de documentation qui se reflète dans les données chiffrées, les analyses croisées et l’utilisation judicieuse de l’actualité et des sources. Ainsi, Jibril (signant sous le nom de Mohamed Chaoui) s’appuie sur un mémoire universitaire pour évaluer la « mise en œuvre tâtonnante » et la finalité du service civil instauré au Maroc en 1973. De son côté, Daoud, rendant compte de l’université d’été du festival international d’Asilah qui accueille des intellectuels africains de renom (Hichem Djait, Elikia M’Bokolo, Babacar Siné, Samir Amin, Mohamed Arkoun), résume les débats autour des modèles de développement en rappelant la nécessité d’une « véritable participation des citoyens à la décision ».

Cet effort de lecture et de synthèse critiques se prolonge dans les comptes rendus des nouvelles parutions : un ouvrage collectif autour des patrimoines culturels africain et arabe, un roman de Tahar Ben Jelloun et un recueil d’articles du sociologue égyptien Anouar Abdel-Malek. Comme avec ce dernier, l’exercice de la recension repose sur une lecture détaillée qui éclaire la position de l’auteur à partir des ancrages, des particularités et de l’horizon de sa pensée. Par-delà les brèves et les annonces publicitaires, la lecture de la revue est rythmée par des illustrations où l’on reconnaît, entre autres, les traits des dessinateurs français Georges Wolinski et Jean Gourmelin ou de l’artiste marocain Baghdad Benas.

Relire Lamalif en 2020 permet de mesurer le dynamisme intellectuel de l’époque et l’effort exceptionnel de pensée et d’analyse déployé par la revue, souvent au prix de silences ou de concessions. L’une des forces de Lamalif réside probablement dans sa capacité à partir de l’actualité immédiate pour engager des réflexions à la fois profondes et constructives. Zakya Daoud, dont l’œuvre personnelle et prolifique explore depuis les années 1990 l’histoire du Maroc et du Maghreb sous diverses formes, associe la revue à « une passion envahissante » et à « une nostalgie lancinante » [2]. En février dernier, elle a publié un nouvel ouvrage intitulé Lamalif : partis pris culturels. C’est dire que ni la passion ni la nostalgie ne sont près de s’éteindre.


  1. Zakya Daoud, Les années Lamalif 1958-1988 : Trente ans de journalisme au Maroc (Casablanca : Tarik Éditions et Senso Unico Éditions, 2007), p. 434.
  2. Ibid., p. 13 et 434.
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