Suspense (32)

Entre Paris et Varsovie

Deux lectures distrayantes peuvent nous emmener dans la Pologne et la France d’aujourd’hui : La cité des rêves de Wojciech Chmielarz et Richesse oblige de Hannelore Cayre. L’un et l’autre, sur un mode comique, d’intensité et de tonalité différentes, règlent leurs comptes à nos déplorables sociétés.


Wojciech Chmielarz, La cité des rêves. Trad. du polonais par Éric Veaux. Agullo, 380 p., 22 €

Hannelore Cayre, Richesse oblige. Metailié, 224 p., 18 €


Le commissaire Jakub Mortka, surnommé le Kub, de la police de Varsovie, mène dans La cité des rêves de Wojciech Chmielarz sa cinquième enquête en traduction française (les quatre précédentes sont publiées chez le même éditeur). Ici, le cadavre d’une jeune étudiante a été retrouvé près d’une de ces communautés « fermées » pour riches où vivent politiciens et mafieux, et où travaillent gardiens, femmes de ménage, etc., un microcosme donc qui permet à l’auteur d’effectuer une dénonciation satirique de la société polonaise. Mortka est épaulé par son associée, Anna Suchocka, personne qui prend son travail à cœur car, dit-elle, « c’est le seul où l’on peut, quand les conditions sont  favorables, faire du mal aux gens que l’on déteste ».

"La cité des rêves" de Wojciech Chmielarz et "Richesse oblige" de Hannelore Cayre.

L’investigation piétine tandis que, parallèlement, ô comique de contraste et de répétition, Dariusz Kochan, collègue de Mortka, policier placardisé, résout fissa deux affaires classées qu’on lui avait confiées soit pour lui donner un os à ronger, soit pour le mettre en échec. Mais, bien sûr, de son côté, Mortka, après quelques renversements inattendus, trouvera lui aussi le coupable de « son » crime.

La cité des rêves est amusant et méchant, faisant une peinture peu réjouissante de la vie en Pologne, telle qu’elle se déroule dans la sphère publique et privée. Alfred Jarry, au XIXe siècle, situait les aventures d’Ubu « en Pologne, c’est-à-dire nulle part » ; Chmielarz situe celles de Mortka dans une nouvelle sorte de nulle part propre aux anciennes démocraties populaires, là où se combinent les arriérations du vieux monde et les aberrations du nouveau, dopé aux amphétamines néolibérales.

Le roman précédent d’Hannelore Cayre, La daronne, était réjouissant ; il racontait rondement l’histoire d’une Patience Portefeux (53 ans), traductrice judiciaire affectée à la retranscription des écoutes, qui grâce aux tuyaux ainsi récoltés devenait trafiquante de cannabis pour payer ses traites et la maison de retraite de sa vieille mère. Le film avec Isabelle Huppert dans le rôle de l’héroïne devait sortir en mars dernier.

"La cité des rêves" de Wojciech Chmielarz et "Richesse oblige" de Hannelore Cayre.

Dans Richesse oblige, on retrouve le même type de personnage que Patience (déterminé et un peu « barré »), la même fantaisie, la même volonté de dénoncer le capitalisme. Cette fois-ci, c’est une jeune femme handicapée employée aux archives du ministère de la Justice, Blanche, qui va entreprendre, avec l’aide d’une de ses amies, militante de la cause L214, de récupérer un héritage qu’elle pense lui être dû.

L’atmosphère est celle d’une bande dessinée avec deux héroïnes marginales sympathiques, leurs vilains adversaires, des actions simplifiées drolatiques, des prises de position politiques tranchées. L’intrigue, par le biais des recherches généalogiques que mène Blanche, mêle passé et présent : d’un côté, 1870, un temps où les riches s’achetaient des pauvres pour qu’ils aillent se faire tuer à la guerre à leur place ; de l’autre, aujourd’hui, où les à peu près mêmes riches continuent de faire à peu près la même chose pour conserver fortunes et privilèges. Blanche, sa fille et son amie vont contrer les menées des méchants  du moment, tandis qu’en une intrigue parallèle bourgeois et gueux affrontent, fort différemment, la guerre franco-prussienne et la Commune.

À la fin de Richesse oblige, Hannelore Cayre signale que «  l’idée de [s]on livre a jailli de la lecture du traité de Thomas Piketty, Le Capital au XXIe siècle ». Merci donc à Piketty, muse involontaire de ce burlesque Club des Trois.


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