Quand Philip Roth raconte la contagion

Némésis, dans la mythologie, est celle à laquelle on ne peut échapper, la déesse de la vengeance. Elle donne son nom à un cycle romanesque de Philip Roth, mais aussi au dernier – le quatrième – des livres qui le constituent. Dans ce roman paru en français en 2012, l’écrivain américain mort il y a deux ans revisite une pandémie qui sema l’angoisse jusqu’au milieu du siècle dernier : la poliomyélite.


Philip Roth, Némésis. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Marie-Claire Pasquier. Gallimard, coll. « Folio », 272 p., 8 € (publié en 2010 ; traduit en 2012)


Si la polio n’a pas encore été enrayée, à la différence de la variole, elle n’en a pas moins quasiment disparu de l’imaginaire occidental, les campagnes de vaccination l’ayant vaincue partout dans le monde, sauf en Inde, en Afghanistan, au Nigeria et au Pakistan. En 1944, dans le New Jersey, la polio se répand alors même que les mécanismes de contagion sont incompris des scientifiques, tout autant que du grand public.

Bucky Cantor, le personnage central de l’intrigue de Roth, un jeune homme d’un milieu simple, de défenseur devient contaminateur, dans une inversion inattendue. Sa mauvaise vue l’a fait réformer. Il regrette de n’avoir pu partir combattre comme ses amis et se voit comme un corps diminué alors même que d’autres le considèrent comme l’incarnation de la santé physique : un beau jeune homme doué pour les sports. Il est responsable, pendant l’été, d’une aire de jeux à Newark. Un jour, alors que la polio n’a pas encore atteint le quartier juif, une bande d’Italiens, venue d’un secteur contaminé de la ville, débarque de deux voitures sur le terrain dont s’occupe Cantor. Ils crachent par terre et affirment être là pour apporter la maladie. Face à leurs insultes et au désarroi des jeunes dont il a la charge, Cantor se montre courageux. Il fait partir les Italiens en les toisant du regard et en leur parlant, console ses élèves et nettoie à fond la cour. La polio n’en frappe pas moins : deux des jeunes protégés du moniteur y succombent. Dans un climat de détresse, les parents ont des réactions parfois extrêmes : certains montrent du doigt Cantor comme un fauteur de troubles qui n’aurait pas su veiller sur leur progéniture, d’autres pensent que l’arrivée de la maladie n’a rien à voir avec la venue des Italiens ou les jeux en plein air.

Philip Roth, Némésis

Tombe de Philip Roth, à Bard College (mars 2020) © Jean-Luc Bertini

La fiancée de Cantor, Marcia, le presse de venir la retrouver dans un camp de vacances en pleine campagne où elle travaille pendant l’été. Hors du temps, semble-t-il, le lieu concentre le meilleur d’un idéal proche du scoutisme. Tous y respirent la santé et le bonheur. S’il commence par assurer que son rôle l’oblige à rester à Newark, le jeune moniteur va céder lorsque le responsable des activités aquatiques d’Indian Hill est appelé sous les drapeaux : répondant à l’insistance de Marcia, il accepte de le remplacer et démissionne donc de son poste en ville. Il vit mal l’échange entre un univers urbain dans lequel il se sentait – à tort ou à raison, la question n’est pas là investi d’une mission de salut public et l’éden rural. L’insouciance va s’y révéler inconscience lorsque l’idylle tourne court. L’un des élèves les plus doués du camp, à qui Cantor donne des leçons de plongée, est victime d’un malaise. C’est la polio. Cantor était contagieux. A-t-il été le vecteur de la maladie, celui par qui le poison est arrivé dans le paradis adolescent ? Personne ne pourra trancher. Il se sent en tout cas responsable, et démuni face à sa responsabilité.

L’inversion du bel athlète en homme à mobilité réduite tient de la fable terrible. L’histoire de l’amant de Marcia qui la rejette une fois qu’il est malade, du protecteur devenu meurtrier involontaire, est racontée par un narrateur que l’on suppose au départ omniscient ; l’indice initial de son identité provient de ses références constantes à « Monsieur Cantor ». Le dernier chapitre nous apprend que nous venons de lire un récit transmis, à partir de 1971, à l’un des jeunes des aires de jeux de Newark, contaminé en 1944 et contraint depuis, pour se déplacer, d’avoir recours à une béquille et une canne. Arnold Mesnikoff a alors trente-neuf ans ; l’ancien animateur sportif en a cinquante. Son côté gauche porte encore les traces de la maladie : son bras est flétri, sa jambe appareillée, il a une démarche chaloupée.

Avec son évocation de la poliomyélite, dont les conséquences et les risques ont été diffusés de manière peut-être excessive par les pouvoirs américains à la suite de la contraction supposée par Roosevelt de cette maladie qui frappait surtout les enfants (d’après des recherches récentes, le président américain aurait en réalité été atteint du syndrome de Guillain-Barré), Philip Roth examine les dilemmes d’un homme ordinaire dans des circonstances extraordinaires. La peur et la colère alternent avec des sentiments d’impuissance et de douleur face au mal imprévisible, emblématique de tout ennemi caché. Cantor hésite à plusieurs reprises sur la conduite qu’il convient d’avoir et sur la nature de ses devoirs. Envers qui ses engagements sont-ils les plus importants ? Envers sa future femme Marcia et la belle-famille aisée qui l’accueille à bras ouverts ? Envers sa vieille grand-mère qui n’a plus que lui ? Envers les jeunes de son quartier qui le voient comme un personnage solaire et héroïque, javelot à la main, en apparence invincible ? Quelle part faut-il laisser au désir si l’on est un jeune homme sérieux ? Est-il raisonnable de fuir devant l’ennemi qu’est la maladie ? Et sur quoi se fonder ? Sur une crainte légitime pour soi ou sur les pulsions charnelles qui font courir un fiancé auprès de celle qu’il aime pour la prendre dans ses bras, une fois dans les montagnes, le soir tombé, dans une île éloignée des troubles du quotidien ?

Philip Roth, Némésis

La narration est sobre, le lecteur se laisse prendre par cette histoire qui se déploie de manière linéaire avec une forme de nécessité. Elle paraît contredire la dialectique du désir et de la crainte, de la loyauté et de la trahison, qui informe les décisions de Bucky. Un croyant aurait peut-être accepté la vision de Marcia, plus résignée à la présence du mal sur terre. Cantor, l’homme sans Dieu, dont le nom même paraît une ironie tragique, se punit, convaincu d’être l’auteur du malheur des autres. Lorsqu’il enterre la première des victimes de la polio, le moniteur se rebiffe intérieurement en entendant l’assistance réciter la prière des mourants, le kaddish, « louant la toute-puissance de Dieu, louant de manière extravagante et sans réserve le Dieu même qui permet que tout, y compris les enfants, soit détruit par la mort ».

En voulant tout assumer, cet individu un peu terne, mais dont l’humanité est touchante, se condamne lui-même. En tentant de se conduire en être décent, en se châtiant pour sa propre faute originelle – la décision de retrouver sa fiancée au lieu de rester auprès des gamins de Newark, de préférer la chair au devoir –, Bucky Cantor met en évidence la vanité du sacrifice humain et l’inutilité de se faire souffrir soi-même. Némésis serait ainsi le produit des valeurs du personnage et de la culture dans laquelle il a été élevé. Au fond, que le Ciel soit vide ou non importe peu : les événements du quotidien que nous ne maîtrisons pas et les interprétations que nous livrons de nos actions nous forgent. Paradoxalement, en refusant Dieu, Cantor est victime de la vieille notion de culpabilité si profondément ancrée dans la tradition judéo-chrétienne. Seul le rappel par Mesnikoff de ce qu’a représenté pour ses élèves l’animateur sportif nous offre, par la grâce du texte, une forme de transcendance gratuite, l’image du héros en jeune dieu sur laquelle se clôt le roman venant corriger un instant le sens tragique de cette existence brisée.


Ce texte a été publié pour la première fois dans le numéro 1053 de La Quinzaine littéraire, le 16 janvier 2012.

Tous les articles du n° 101 d’En attendant Nadeau