Suspense (28)

Actualités du crime

Val McDermid, efficace auteure écossaise de romans policiers (son dernier traduit en français est Hors limites, Flammarion, 2019), passe avec Scènes de crime. Histoire des sciences criminelles du domaine de la fiction à celui de l’essai descriptif, en nous présentant ce que les Anglo-Saxons appellent la « science forensique » et les Français, eux, plus volontiers, les « techniques de la police scientifique et légale » ou la « criminalistique ». Le résultat est un ouvrage vif, bien documenté, qui parle à l’adulte amateur d’enquêtes et à l’enfant lecteur qu’il fut, passionné par le Club des cinq ou les aventures de Sherlock Holmes.


Val McDermid, Scènes de crime. Histoire des sciences criminelles. Trad. de l’anglais (Écosse) par Omblage. Les Arènes, 422 p., 22 €


Ainsi le lecteur apprend-il avec intérêt qu’il ne peut envisager une carrière de pyromane sans prendre mille précautions. En effet, par exemple, McDermid lui indiquera que son allumette, objet de prédilection de l’acte incendiaire, ne disparaîtra pas dans les flammes de son forfait mais laissera des traces bavardes. Pourquoi ? parce que le phosphore de sa tête contient une roche en poudre faite des restes fossilisés d’algues monocellulaires aux structures uniques appelées « diatomées » et que chaque marque d’allumettes utilise une poudre de roche en provenance de carrières différentes (en tout cas au Royaume-Uni). Et donc, l’allumette carbonisée, ou ce qu’il en reste, une fois analysée, risque de mener à ses pareilles non utilisées dont il aurait laissé traîner, par mégarde, une plaquette dans sa poche ou sur son buffet de cuisine… et après ça, zou, direct la prison ! Fichues diatomées !

Val McDermid, Scènes de crime. Histoire des sciences criminelles

Betty P. Gatliff travaille à la reconstruction faciale de l’une des neuf victimes non identifiées du tueur en série John W. Gacy JR (juillet 1980).

Scènes de crime regorge de ce type d’informations divertissantes tout en refusant de trop miser sur le bizarre ou le surprenant, inévitables pourtant dans ce domaine. Il amuse et horrifie (un brin) mais privilégie une démarche raisonnée sur la criminalistique la faisant apparaître comme un objet façonné par la science, l’anthropologie, le droit, etc. et qui les modifie en retour. Avec une certaine originalité par rapport aux ouvrages traitant du même sujet, le livre choisit de ne pas suivre le développement historique de la science forensique mais de procéder par l’exploration de ses domaines particuliers tout en envisageant à chaque fois les avancées scientifiques qui les ont fait progresser ou les ont transformés. Il s’ouvre avec des chapitres concernant les méthodes de relevé de traces sur une scène de crime, puis consacre des chapitres aux traces elles-mêmes. On peut aujourd’hui bien sûr les collecter et les analyser avec une plus grande précision, mais surtout en trouver de nouvelles, qui auraient été invisibles ou indéchiffrables il y a cinquante ou cent ans. Ainsi, à l’étude des empreintes digitales, du sang, se sont ajoutées au XXe siècle celle de l’ADN (le Fichier national des empreintes génétiques a été créé en France en 1998) et celle des traces informatiques. McDermid consacre quelques chapitres à ces sujets puis quelques autres à la toxicologie, à l’entomologie médico-légale, à la restitution faciale (la possibilité de «recréer » l’image d’un visage à partir d’un crâne), et au profilage psychologique.

Scènes de crime souligne les progrès de ces techniques, mais aussi leurs ratés, tout comme les difficultés qu’elles eurent à s’imposer auprès de la police et de la justice au cours de leurs (environ) deux petits siècles d’existence. Il fallut du temps, par exemple, pour que les empreintes digitales soient considérées comme un moyen indiscutable d’identification et puissent servir d’éléments fiables dans un processus judiciaire (la première condamnation sur cette base date du début du XXe siècle). Il fallut également du temps à la toxicologie avant que ses conclusions ne soient jugées irréfutables : elle dut d’abord devenir assez fine au XIXe siècle pour discriminer sans conteste entre mort naturelle et mort par empoisonnement, puis se perfectionner pour déterminer précisément la nature des substances utilisées dans un crime. McDermid précise avec un certain humour que ces avancées scientifiques firent aussi « progresser » les meurtriers qui tentèrent d’adapter leurs méthodes à ce qu’ils apprenaient par les journaux. C’est encore plus vrai de nos jours avec la multiplicité d’informations que fournissent récits, films et séries. Ainsi, ayant lu McDermid, mon pyromane imaginaire devra agir dépourvu d’allumettes, mais aussi veiller à éteindre son portable longtemps avant son forfait, car l’appareil, s’il est dernier cri, enregistrera ses déplacements cinq minutes encore après son extinction. Et là aussi… après une petite analyse des geeks de la police scientifique, il  risque de se retrouver, allez zou !, en prison. Sacrés portables !

Val McDermid, Scènes de crime. Histoire des sciences criminelles

Betty P. Gatliff travaille à la reconstruction faciale de l’une des neuf victimes non identifiées du tueur en série John W. Gacy JR (juillet 1980). À droite, une reconstruction complète d’un de ces visages.

Plus sérieusement et plus banalement, McDermid souligne aussi les dangers des méthodes scientifiques, anciennes ou nouvelles. L’hubris d’aujourd’hui tend cependant à considérer les récents procédés comme étant d’une fiabilité sans égale. Formidablement utiles, certes, ils restent toutefois contestables parce que aléatoires, difficiles d’utilisation ou possiblement attentatoires aux libertés individuelles. Pour donner un exemple dans ce dernier domaine, McDermid nous apprend que le fichier ADN britannique contenait dans les années 2000 10 % de l’ADN de toute la population (un des pourcentages les plus élevés au monde) ; de plus, les données de personnes arrêtées, qu’elles eussent été ensuite condamnées ou non, y étaient conservées sans limite de temps. Il fallut qu’en 2008 la Cour européenne de justice exige la disparition des profils des innocents de la liste pour qu’ils soient effacés. Plus lourd encore de conséquences est le développement de la technique d’identification ADN familiale dans les pays anglo-saxons (effectuant la comparaison d’un ADN trouvé sur une scène de crime avec d’autres figurant sur des bases de données généalogiques privées) qui risque, en plus d’enrichir les sociétés de génétique commerciales, de conduire à la surveillance policière de membres extrêmement éloignés du criminel potentiel et qui souvent d’ailleurs ignorent jusqu’à l’existence de ce dernier.

Mais c’est le plus fréquemment un cafouillage humain qui sème la pagaille dans les enquêtes, et peut même mener à l’erreur judiciaire. McDermid rappelle quelques cas rocambolesques, comme celui de la fameuse « tueuse en série » qui, de 1993 à 2009, laissa ses traces sur une quarantaine de scènes de vol et de meurtre en Autriche, France et Allemagne. Cette criminelle, baptisée « le fantôme » par la police qui la traquait, en fait n’existait pas. Les traces relevées sur les lieux des crimes appartenaient bien à une femme que les analyses avaient déterminée comme étant originaire des pays de l’Est ou de Russie, mais, loin d’être une tueuse, c’était une ouvrière de l’usine qui produisait les cotons-tiges utilisés par les services policiers pour les prélèvements. Ces tampons d’ouate, qui n’étaient pas certifiés, avaient subi une contamination lors de leur fabrication.

Val McDermid, Scènes de crime. Histoire des sciences criminelles

Une maquette réalisée par Frances Glessner Lee destinée à former à la détection les recrues de la police. La scène de crime imaginaire est reconstituée jusque dans les plus petits détails.

À cette étude, le livre mêle les témoignages de techniciens et d’experts forensiques qu’ils interviennent sur les lieux des crimes, à la morgue, dans les laboratoires ou devant les ordinateurs, puis, pour certains, dans les salles d’audience.

Le lecteur achève l’ouvrage, informé, horrifié et amusé, ayant fait fonctionner intelligemment ses petites cellules grises. Mais, en romancière chevronnée de polars, Val McDermid lui signalerait que, « elementary, my dear reader ! », tel était l’effet escompté.


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