Maghrébinités californiennes

Si la question de l’immigration maghrébine reste associée en France à la circulation des expériences et des représentations de part et d’autre de la Méditerranée, Le nouveau rêve américain de Marie-Pierre Ulloa invite le lecteur à élargir la perspective vers la Californie, cette lointaine terre d’accueil des Maghrébins où se prolonge un rêve américain décentré et revisité sous de nouvelles formes.


Marie-Pierre Ulloa, Le nouveau rêve américain. Du Maghreb à la Californie. CNRS Éditions, 384 p., 25 €


Fruit d’une thèse de doctorat, Le nouveau rêve américain se présente comme un travail d’ethnographie urbaine et d’anthropologie socioculturelle à partir de plus de cent entretiens menés avec des Maghrébins de diverses origines installés en Californie. Dans sa courte préface, le sociologue Farhad Khosrokhavar observe à juste titre que le livre « se lit non pas comme un travail aride de sociologie, mais comme un roman d’aventure de Maghrébins venus en Californie ». En effet, Ulloa donne à lire des trajectoires complexes autour de ce qu’elle appelle dans son avant-propos des « maghrébinités », ces « rapports subjectifs au Maghreb » se déclinant suivant des itinéraires de vie, des projets personnels et des orientations professionnelles particulièrement hybrides et cosmopolites.

L’ouvrage d’Ulloa est divisé en trois parties qui reconstituent les trois moments clé de la trajectoire de migration : « Partir », « S’ancrer » et « Transmettre ». En articulant les expériences de déplacement et d’installation aux espaces d’interaction et de transmission, il se donne pour objectif d’« explorer les pérégrinations identitaires comme outil de médiation et de rapport social ». Le rapprochement des espaces maghrébin et californien s’appuie sur des affinités climatiques et socioéconomiques qui façonnent les expériences des immigrés maghrébins. Si la Californie est ce « laboratoire unique où se mêlent migrations et mobilités internationales et négociations identitaires plurielles », le Maghreb est approché comme « espace intersémiotique entre lieux d’origine », soit l’incarnation d’une pluralité fondatrice déjà soulignée par le penseur marocain Abdelkebir Khatibi dans son ouvrage Maghreb pluriel (1983), traduit récemment en anglais. Dynamiques géographiques, modalités d’adaptation, clivages intergénérationnels, processus de valorisation culturelle ou politique, effets de polarisation sociale ou linguistique : Le nouveau rêve américain offre un vaste panorama où la migration, l’ancrage et la transmission traduisent la construction pluridimensionnelle d’une identité maghrébine en Californie.

La première partie de l’ouvrage s’intéresse aux lieux, aux motivations et aux modalités de départ des Maghrébins vers la Californie. Un chapitre introductif explore l’image du Maghreb tel qu’il est perçu par les Américains, entre persistance de certaines références culturelles, voire orientalistes (le film Casablanca par exemple), et échos transatlantiques des dynamiques politiques (le soulèvement tunisien de 2011) ou des résultats sportifs (la participation remarquée de l’Algérie à la coupe du monde de football de 2014). Le manque relatif d’intérêt des Américains, la confusion entourant l’ancrage africain du Maghreb et la faible médiatisation de l’actualité maghrébine aux États-Unis sont autant d’éléments qui reviennent dans les entretiens. Pour autant, le rêve – voire le « sur-rêve » – américain qu’incarne la Californie est bien présent, s’appuyant aussi bien sur l’attrait du climat social et environnemental local que sur la quête d’un épanouissement personnel et professionnel qui n’exclut ni le droit à l’échec ni « le désir de revanche sur la France ». Ulloa observe que les candidats maghrébins au départ pour la Californie forment globalement « une diaspora ambitieuse, travailleuse et polyglotte », même si l’intégration peut passer par la négociation d’un sentiment de « décalage », notamment chez les femmes.

Si les motivations du départ sont plus ou moins bien définies (études, recherche de travail, quête de liberté pour les minorités sexuelles), avec des tendances partagées (le domaine de la restauration servant par exemple de « tremplin » professionnel), des spécificités se dégagent, notamment dans le cas de l’Algérie avec l’organisation étatique d’une émigration estudiantine dans les années 1970 et le cas des Algériens fuyant la violence pendant la décennie noire. Ces deux dynamiques donnent naissance, non seulement à deux générations d’émigrés algériens avec des rapports plutôt distincts au pouvoir et à la religion, mais aussi à des typologies d’exil différentes et à des expériences hétéroclites de décalage social ou idéologique. Comme le suggèrent les entretiens, l’immigration en Californie se vit comme un champ façonné par « les dimensions subjectives que les acteurs ne cessent de négocier ». Cette négociation continue se lit notamment dans la variabilité des modalités et des configurations de départ. Qu’il s’agisse d’emprunter la voie de la loterie de la diversité ou de chercher à obtenir le passeport américain, la migration du Maghreb à la Californie reste « une expérience multiforme, personnelle et collective ».

Marie-Pierre Ulloa, Le nouveau rêve américain. Du Maghreb à la Californie

New York (2008) © Jean-Luc Bertini

La deuxième partie se tourne vers la question de l’ancrage des Maghrébins sur le sol californien. Ulloa distingue quatre groupes principaux d’immigrés : « les cosmopolites », « les Maghrébins de France », « les Maghrébins du Maghreb » et « les Juifs maghrébins ». Citoyens du monde, les représentants du premier groupe se définissent par le déplacement plutôt que par l’attachement à la communauté maghrébine. Le deuxième groupe affiche des profils plus complexes, entre distanciation du « label ‟maghrébin” » et application – voire réadaptation – de la culture française au contexte californien, notamment dans le secteur du commerce. Les Maghrébins du Maghreb vivent quant à eux entre identification à l’espace méditerranéen, rapport ambivalent à une « arabité périphérique » et efforts de préservation de la langue et de la culture berbères. Enfin, l’expérience des Juifs maghrébins « oscille entre nostalgie, amour déçu envers la France, attachement et désenchantement envers le Maghreb » qui devient un carrefour de fantasmes mémoriels et de liens intergénérationnels. Là encore, les entretiens révèlent des lignes de croisement et de rupture mais aussi des spécificités telles que la solidarité entre les femmes maghrébines ou la quête, par les descendants de harkis, d’une libération de la tension persistant « entre deux mémoires postcoloniales antagonistes ». Plus généralement, Ulloa estime que l’intégration des Maghrébins de Californie est « globalement réussie, à quelques exceptions près ». En effet, la réception positive du modèle d’intégration américain et l’adhésion à l’esprit californien d’ouverture et d’entreprise tranchent avec un sentiment plus ambivalent envers la France, oscillant entre « fort ressentiment pour les discriminations sociales et professionnelles subies » dans l’Hexagone et « reconnaissance pour l’accès à l’éducation de qualité et gratuite ». Enfin, Ulloa s’intéresse à l’exogamie comme vecteur d’insertion même si cette pratique reste variable et souvent soumise à une quête d’équilibre entre souci d’intégration et besoin de préservation de la culture d’origine.

La troisième partie, qui occupe près de la moitié de l’ouvrage, explore les « marqueurs culturels » transmis entre les générations de Maghrébins en Californie. Ancrée dans la mémoire collective, la transmission culinaire est ce « marqueur identitaire très fort » qui se traduit dans la réinvention des spécialités maghrébines, et surtout marocaines, au contact des tendances locales mais aussi d’affinités méditerranéennes, d’influences françaises ou de croisements ibériques. Les expériences phares de chefs reconnus tels que Claude Rouas ou Mourad Lahlou révèlent une culture de l’innovation et de l’excellence basée sur l’hospitalité  comme « code de conduite transnational partagé ». Si la commercialisation de la cuisine maghrébine reste globalement dominée par les hommes, ce sont les femmes – y compris les non maghrébines – qui assurent la transmission et la perpétuation des traditions culinaires.

La transmission passe également par la mobilisation des langues. Ancrée dans un « marché linguistique français », la francophonie est « un nid de résistance dynamique face à l’hégémonie anglophone » mais aussi un élément fédérateur entre les Maghrébins de Californie, alors que la transmission des langues maternelles reste généralement tributaire des trajectoires des parents et de « l’autonomie assimilatrice » des enfants. Dans le contexte déterritorialisé californien où l’anglais reste la langue des nouvelles générations, le français s’impose comme « langue d’ascension sociale » et « outil d’émancipation », alors que l’enseignement de l’arabe, en nette progression depuis 2001, se déploie dans des cadres aussi bien académiques que culturels ou religieux. L’ouvrage aborde brièvement d’autres marqueurs culturels tels que le football, loisir préféré et espace de « sociabilité joyeuse » entre les Maghébins, et la khamsa ou « main de Fatma », signe œcuménique devenu élément de décoration intérieure grâce à une forme de « routinisation domestique ». L’adaptation réussie de ces différents marqueurs, conclut Ulloa, confirme qu’« il n’y a pas de contradiction entre la construction d’une ‟identité” américaine et la transmission d’une culture maghrébine dans le cadre du multiculturalisme californien ».

Les deux derniers chapitres s’intéressent respectivement aux questions du lien communautaire et du fait religieux. Le paysage professionnel de la Silicon Valley comprend une diaspora juive maghrébine importante ainsi que des structures communautaires représentatives telles que l’Association des Professionnels Marocains en Amérique (AMPA) et l’Association Algérienne-Américaine de la Californie du Nord (AAA-NC). En l’absence d’une association maghrébine dans la baie de San Francisco, ces dernières portent des initiatives soutenant la création d’entreprises innovantes entre le Maghreb et la Californie. L’ouvrage s’attarde sur la trajectoire de l’association algérienne dont la présentation officielle et le positionnement culturel, religieux et politique ont évolué au gré des changements de direction. Si le travail mémoriel et l’investissement du champ politique pour améliorer la visibilité de la communauté algérienne sont deux traits majeurs de l’activité de l’AAA-NC (en plus de l’accompagnement lors des fêtes prénatales et du rapatriement des corps), le rapport à la religion reste le lieu de tensions nourries des différentes sensibilités représentées.

Par conséquent, la transmission du fait religieux, à la fois absorbé et réinventé en terre californienne, s’avère particulièrement complexe. Indissociable des facteurs d’origine et de classe et du niveau d’insertion locale, la religiosité est l’objet de « reformulations identitaires » qui combinent dimension ethnique et pratique religieuse. Les modalités de célébration du ramadan et des deux fêtes de l’Aïd ou de la fréquentation de la mosquée révèlent que la religion est vécue comme « un mode de construction subjective qui fait place aux arrangements identitaires » avec pour conséquence la coexistence d’« un regain de religiosité » et d’« un discours montant de l’athéisme ». En somme, le domaine religieux reste le lieu par excellence de l’accommodation, de la négociation et de l’adaptation aux normes du territoire californien, souvent à la faveur de ce que l’auteure considère, de manière peut-être simpliste, comme « un marketing de soi ». En parallèle, les entretiens révèlent un regard ambivalent voire des « tensions » autour du traitement en France des communautés et des différences religieuses. Enfin, concernant le judaïsme maghrébin en Californie, Ulloa identifie « un mouvement de balancier » entre « un surinvestissement » religieux et « une prise de distance non pas avec la culture maghrébine mais avec la part du religieux en elle ». Ainsi, l’identité juive maghrébine fait à son tour l’objet d’une recomposition plurielle où la réappropriation des repères culturels et la perpétuation des traditions ancestrales se juxtaposent à des processus d’individualisation et d’adaptation de la pratique religieuse au contexte américain.

Enquête riche en récits et en témoignages de tout bord, Le nouveau rêve américain donne à lire l’histoire d’une réinvention plurielle de l’identité maghrébine en terre américaine. Certes, l’auteure admet d’emblée ne pas posséder « les caractéristiques principales de [son] sujet de recherche » et reconnaît avoir parfois reproduit, quoique à son insu, « une lecture de l’histoire empreinte de codes franco-français » ; il n’en demeure pas moins que son travail est le résultat d’un effort considérable de collecte, de compilation et d’analyse comparée, engageant souvent sa sensibilité de chercheure et utilisant à bon escient les sources et les référentiels français. Si les commentaires quasi systématiques des discours maghrébins peuvent tomber parfois dans la redondance alors que certaines thématiques manquent peut-être de développement (comme les modalités de départ et les autres marqueurs culturels), le souci constant de varier les points de vue et de nuancer le propos permet de saisir la complexité des renégociations identitaires comme l’instabilité des représentations subjectives et des rapports aux terres d’origine et d’accueil.

Aussi, les quelques photographies qui accompagnent les témoignages ainsi que « le portrait statistique des Maghrébins de Californie » inclus en annexe facilitent l’immersion du lecteur et l’approche pluridimensionnelle du sujet maghrébin dans le contexte californien. Enfin, par-delà la « participation observante » et l’analyse des archives et des données de recensement, Ulloa ouvre le champ à une parole maghrébine qui s’exprime aussi bien dans la vie quotidienne des immigrés que dans l’espace littéraire, comme en témoigne l’expérience de la romancière marocaine Laila Lalami, installée en Californie, ou encore les vers de Mohamed Dib inspirés de son séjour à Los Angeles qui ouvrent et clôturent l’ouvrage. En 1981, Khatibi appelait à « écouter le Maghreb résonner dans sa pluralité ». Ce livre est un exercice d’écoute de ces voix maghrébines dont les échos californiens ne peuvent qu’améliorer la compréhension du Maghreb et la lisibilité des dynamiques migratoires à l’échelle mondiale.

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