De Palerme à Rome

Comment s’emparer d’un récit, en dessiner la trame ? Comment résister à la distraction, à la dispersion ? Dans un premier roman aux accents pirandelliens, Luigi Lo Cascio fait le portrait d’un homme en quête d’une révélation qui ferait de lui un écrivain.


Luigi Lo Cascio, Ogni ricordo un fiore. Feltrinelli, 333 p., 18 €


Dans le train qui le ramène de Palerme à Rome, un passager relit les multiples ébauches de romans (230 précisément) qu’il a écrites dans sa vie. Durant plus de quatorze heures, au fil d’un voyage sans cesse retardé et au gré de fréquents arrêts qui voient monter et descendre des personnages dignes d’une scène de théâtre, le personnage de Luigi Lo Cascio cherche à comprendre ce qui a voué à l’échec sa « veine narrative » et l’a inconsciemment contraint à interrompre chaque récit sans jamais aboutir à une œuvre. « Je suis un exemple typique de la manière diffuse dont se comporte l’esprit incertain et schizoïde de notre époque : dès que je vis une expérience, je me sens cerné par toutes les choses que je perds au même moment. Je migre. Je transmigre. »

C’est autour de la « mort prématurée du récit » que Luigi Lo Cascio, connu pour ses rôles au théâtre et au cinéma (notamment dans le film de Marco Tullio Giordana, Nos meilleures années), compose un premier texte qui n’a rien d’un « roman d’acteur ». Luigi Lo Cascio est originaire de Palerme. La Sicile, terre de Pirandello, où « l’éloquence appartient aux morts, ou à ceux qui se prétendent immortels, car quoi qu’il en soit, c’est toujours le secret qui finit par avoir le dessus » – qui constituait la matière, hostile et énigmatique, de La città ideale (« La ville idéale »), son premier film réalisé en 2012 –, est le point de départ du voyage de son protagoniste et narrateur.

Luigi Lo Cascio, Ogni ricordo un fiore

Luigi Lo Cascio © Alfredo Frediani

De retour des funérailles du père d’un ami, Paride Bruno monte à bord de l’Intercity 728, un « train longue distance », avec sous le bras un énorme dossier contenant toutes ses ébauches de romans. Au neuvième kilomètre, il se demande : « Ça commence ainsi. Et puis ? Que se passe-t-il ensuite ? Comment évolue la vie de ce récit ? » : question obsessionnelle, qui constitue la trame de ce livre où alternent la chronique du voyage et les multiples commencements du narrateur. Sans lien apparent, succincts ou prolixes, poétiques, denses, empruntant à divers registres, ils finissent par raconter la véritable histoire que leur auteur, écrivain qui se dit raté, veut narrer : la peur de la fin, l’impossibilité de définir les choses et d’en fixer les limites, la fragmentation schizophrène de notre époque, la mémoire, le temps qui n’a rien de linéaire. Ce faisant, ces fragments renvoient à leur auteur le portrait d’un « alter ego à l’envers ».

La littérature est un voyage ; le lecteur embarque sans savoir où il va. Si Paride Bruno connaît son point de départ et son point d’arrivée géographiques, il ignore le sens de son incapacité à n’aboutir nulle part. Faillite ou fureur narrative ? Lors d’un périple interminable et volontairement à rebours de l’accélération maladive de notre époque, dans un mouvement perpétuel qui sans cesse détourne le narrateur et protagoniste de son but (se relire), le lecteur, intrigué, se met lui aussi à espérer que le syndrome d’inaccomplissement dont Paride Bruno se dit victime le mènera quelque part.

Lo Cascio fait de ce voyage un récit en soi, empruntant une veine comique proche de l’absurde, entre drôlerie et cauchemar  : un couple de Siciliens envahit littéralement le compartiment avant de se disputer pour des mots croisés ; une jeune femme cherche de la compagnie ; un enfant visionnaire menace de jeter les écrits du narrateur par la fenêtre ; puis, dans les heures qui précèdent l’arrivée à Rome, le conducteur déserte son train, dont Paride Bruno est resté l’unique passager, pour ramasser des herbes folles sur les voies, dont il fera une délicieuse salade…

Luigi Lo Cascio, Ogni ricordo un fiore

« Si tout ce voyage devenait un livre, il pourrait s’intituler Les Distractions », dit le narrateur à la gare de Paola. Ce sont ces distractions, ces « accidents de la route », qui intéressent Luigi Lo Cascio – et, inconsciemment, Paride Bruno –, en ce qu’elles sont la manifestation de la vie, « une lutte continuelle et une distraction assidue ». Elles constituent, au même titre que le paysage qui défile par la fenêtre, le paysage mental du narrateur, le miroir « brisé à travers lequel la vie désunie à nouveau se rompt », tout le contraire « d’un système de trames reliées les unes aux autres, plutôt une liste d’arrivées impossibles et de faux départs ».

C’est en arrivant à destination que le roman, dévoilant le mystère de son titre, réconcilie le narrateur avec sa prétendue incomplétude. Deux jours plus tôt, Paride Bruno se recueillait devant le cercueil du père de son ami. Dans le séjour, à côté de la chambre où repose le défunt, là « où la vie continue », des chaises sont disposées le long du mur. Il n’y a rien d’autre qu’un grand et beau vase de cristal et chacun tient une fleur à la main. « Tour à tour, les épouses, les fils, les amies tissaient l’histoire du défunt à la manière d’un manteau d’Arlequin. Chacun un lambeau de vie, et les autres, muets, qui écoutaient.  Une fois son récit provisoire achevé, celui qui venait d’évoquer un souvenir allait au centre de la pièce et remettait la fleur dans le vase. Une anecdote, un fait, l’esquisse d’un dialogue composaient le bouquet de ce vase. »

Ogni ricordo un fiore – une fleur, un souvenir, ces fragments qui constituent la trame de nos vies – rend hommage à toutes les fictions qui nourrissent notre imaginaire, à l’image de l’un des multiples commencements de Paride Bruno : « Là où il y avait l’opulente vitrine avec Calvino, Umberto Eco et Pavese, avec Gadda, Manganelli et Bufalino, avec les premiers essais de Tullio de Mauro, il n’y a plus que du plastique désormais et un magma de choses que l’on vend en gros – les lieux sont des points imaginaires sans qualité ni réalité, l’espace n’est pas doté d’un sens en soi : c’est toujours de nous que dépend la demeure, enfer purgatoire ou paradis, je ne le savais pas et voilà que mon cœur se brise en tournant avec la Panda à l’improviste dans cette rue tassée et désespérée, ma vieille librairie n’est plus là, la première où je me suis retrouvé et qui pour cette raison demeure l’Aleph. »

Anna Colao