Souvenirs floconneux

À la troisième page du livre de Jean-Loup Rivière, Le monde en détails, je lis ces mots bizarres, bizarres sous la plume d’un critique théâtral : « Entre la pluie et la neige, j’avoue une préférence pour le flocon. »

J’aime lire Jean-Loup Rivière parce que chacun de ses livres est une promenade imprévue, et chacune de ses phrases une occasion de rêver. Ce professeur d’université, chose étrange, ignorait le style professoral et la méthode magistrale.

Ce goût du flocon sous les cintres lui évoque la dernière scène de l’Amphitryon de Kleist, mis en scène par Klaus Michael Grüber, quand l’héroïne regarde le flocon fondu dans sa paume humide, qu’elle tend ensuite vers la salle en disant : « Ach ! ».

Jean-Loup Rivière, Le monde en détails La Librairie du XXIe siècle Seuil

Et moi, je ne sais pourquoi, je songe au contraire à un théâtre sec, dur, coupant, agressif de par sa distance, que j’ai découvert à 19 ans, en juillet 1956, au Berliner Ensemble. Un mois avant la mort de Brecht, apprise sur l’île de Rügen, la patrie de Gerhart Hauptmann. Je travaillais le jour à restaurer la Stalinallee, avec un ami du lycée Voltaire.

J’espère qu’on ne verra jamais des flocons tomber en voletant sur Mère Courage. Il y faut de la pluie, de la glace, ou des rayons ardents, des vents cruels. Je revois Helena Weigel tirer sa charrette de cantinière à travers la guerre de Trente Ans. Jamais je n’aurais imaginé que le Théâtre (la majuscule est de Rivière) pût atteindre cette perfection, dont il dit à juste titre qu’elle risque d’exténuer le désir d’une autre représentation.

Et de fait, nulle mise en scène française n’a pu égaler ces deux souvenirs uniques de juillet 1956 : la Weigel dans Mère Courage, et Ernst Busch dans Galileo Galilei, quand le cardinal se transforme sous nos yeux en pape – comme un membre du Politburo devenant premier secrétaire du Parti. Mais si le lieu ne fait pas de doute, était-ce bien la même année, au même mois ?

Jean-Loup Rivière n’a que trop raison : « Le théâtre ne commence à compter et à n’être lui-même qu’au moment où il pourrait être tout autre chose. Ne commence à naître qu’au seuil de sa disparition. »

Au théâtre, les yeux regardent à travers la mémoire, ses ombres et rayons, frissons et soupçons.


Jean-Loup Rivière, Le monde en détails. Seuil, coll. « La Librairie du XXIe siècle », 336 p., 21 €

Jean Goldzink