Quand la Renaissance de Harlem s’invite en français

La Renaissance de Harlem est le nom donné à l’émergence, il y aura bientôt un siècle, d’artistes afro-américains de premier ordre, que l’on (re)découvre depuis peu en France. La vague de traductions de leurs œuvres littéraires en français montre qu’ils sont toujours d’actualité : Langston Hughes pour la poésie, Zora Neale Hurston pour la prose.


Langston Hughes, Mes beaux habits au clou. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Frédéric Sylvanise. Joca Seria, 149 p., 13,50 €

Zora Neale Hurston, Mais leurs yeux dardaient sur Dieu. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Sika Fakambi. Zulma, 320 p., 22,50 €


Langston Hughes et Zora Neale Hurston ont en commun l’emploi d’une langue dite dialectale, celle des Noirs américains. Pour Langston Hughes, cela s’explique par la proximité de sa poésie avec le blues. Pour Zora Neale Hurston, cela revêt une dimension anthropologique, restituant le parler des Noirs dans toute sa spécificité et sa charge poétique.

L’un et l’autre donnent à voir des hommes et des femmes aux prises avec la pauvreté, le racisme et la violence, mais témoignant aussi d’une vitalité face à l’adversité. Le contexte est plus citadin chez Hughes : « Plongeurs, / Garçons d’ascenseur, / Femmes de chambre, / Joueurs de dés, / Cuisiniers, / Serveurs, / Jazzmen, / Nourrices, / Dockers, / Noceurs, / Auteurs de revues, / Comédiens de cabaret, / Et musiciens de cirque » mais tous ces « rieurs » (c’est le titre du poème), « rieurs aux éclats entre les mains du Destin », ne sont pas si éloignés des personnages de Mais leurs yeux dardaient sur Dieu. Ce n’est pas un roman sur la grande migration des Afro-Américains vers le Nord, mais il se déroule en partie à Eatonville, en Floride, une des premières municipalités noires des États-Unis, où Hurston a grandi. Les œuvres de la Renaissance de Harlem reflètent ces changements de lieux et de professions courants chez les Noirs du début du XXe siècle, une forme de prise en main de son destin.

Quand la Renaissance de Harlem s'invite en français

Langston Hugues (1942) © Library of Congress

Les deux livres rappellent les difficultés de la condition afro-américaine dans les années 1920 et 1930, soit bien après l’abolition de l’esclavage, qui vont des difficultés économiques aux lynchages (certains poèmes de Hughes préfigurent le célèbre « Strange Fruit » chanté entre autres par Billie Holliday) en passant par les brimades et les viols. Le statut des métis reste mal défini ; rejetés ou jalousés, ils ne sont facilement acceptés nulle part. La critique américaine n’est pas toujours élogieuse vis-à-vis des écrivains de la Renaissance de Harlem : ne présentent-ils pas trop les Noirs comme des victimes ? Près d’un siècle plus tard, les inégalités existent toujours malgré l’acquisition des droits civiques ; le racisme et la violence aussi. Certains poèmes de Hughes évoquent la prison, ce qui ne peut manquer d’avoir une résonance de nos jours quand on connaît la forte proportion de jeunes hommes noirs au sein de la population carcérale aux États-Unis. Le parallèle le plus frappant concerne peut-être les catastrophes naturelles, telles que l’ouragan dévastant les côtes de la Floride (inspiré de celui, bien réel, de 1928) dans la dernière partie du roman de Hurston : aujourd’hui, les cercueils ne sont plus réservés aux Blancs et les fosses communes aux autres (comme c’est le cas dans le roman), mais la mauvaise gestion des secours après le passage de l’ouragan Katrina en 2005 en Louisiane, dans une région pauvre et en majorité noire, reflète une société états-unienne encore largement à deux vitesses.

On peut s’étonner de la forte présence de figures féminines dans les poèmes de Hughes, qui font écho aux personnages de Hurston : la fille facile, la femme exploitée et/ou battue, la veuve. Hilton Als, dans le récemment traduit Les femmes (aux éditions de L’Olivier), évoque l’archétype persistant de la négresse aux États-Unis ; ces figures de femmes noires malmenées par l’existence en seraient des avatars. Langston Hughes, parfois perçu comme un homosexuel refoulé, s’identifierait-il (comme Als lui-même) à cette négresse ? En tout cas, il l’évoque avec la même empathie que les hommes, pas forcément mieux lotis, qui figurent dans d’autres poèmes. Quid de cet archétype dans le roman de Hurston ? Il est présent, notamment à travers le destin de la grand-mère et de la mère de Janie, le personnage principal, qui essaie justement de s’en éloigner et recherche, davantage que le mariage ou la maternité, la dignité, une sexualité consentie et épanouie ainsi qu’une véritable égalité avec l’homme. Être noir, être une femme ne devraient ni l’un ni l’autre être un handicap dans l’existence.

Quand la Renaissance de Harlem s'invite en français

Langston Hugues (1943) © Library of Congress

Pour toutes ces raisons, il n’est pas étonnant que le roman continue à résonner aux États-Unis et ailleurs, comme l’a constaté par exemple l’auteure et universitaire américaine Marita Golden lors d’un séjour en Turquie en tant qu’ambassadrice culturelle. Elle écrit à propos de Mais leurs yeux dardaient sur Dieu : « Dans cette histoire de Noirs d’une petite ville du Sud des USA, [les étudiants turcs] voyaient et entendaient des échos et des vestiges de leurs propres familles rurales. Zora reconnaissait l’intelligence et la créativité des gens ordinaires, ceux qu’il est facile d’ignorer voire d’oublier, ce qui touchait profondément les étudiants. Pour eux, Eatonville c’était Haynye ou Altintas, les villages turcs dont parlaient leurs parents et où ils rendaient visite à leurs grands-parents. L’importance de la communauté, le pouvoir de l’espace collectif, la capacité à endurer l’oppression avec grâce, tous ces thèmes traversaient leur vie, ils me l’ont dit. Quand je suis arrivée en Turquie, je savais ce que Zora signifiait pour moi ; à mon retour j’avais pris conscience du fait qu’elle parlait et appartenait au monde entier ». Golden établit d’ailleurs un parallèle entre Hughes et Hurston : « Comme Langston Hughes, celui qui fut longtemps son compagnon de route avant de devenir un ‟ennemi”, Zora se voyait comme la gardienne de la culture, de la réalité, des énigmes et des contradictions des gens. […] Je suis sûre que l’amour intense et la colère intense que Hurston et Hughes ressentaient l’un pour l’autre venaient au fond de leur grande similitude ». Cette relation complexe entre les deux écrivains a d’ailleurs fait l’objet d’une récente étude de Yuval Taylor.

L’utilisation par les écrivains de la Renaissance de Harlem d’une langue orale venue du Sud des États-Unis, creuset de la culture afro-américaine, n’a pas toujours été bien perçue (critique discutable quand on sait que d’autres écrivains américains comme Mark Twain et John Steinbeck l’ont fait – et pas seulement pour des personnages noirs). Quel était le meilleur choix : restituer un parler authentique au prix de la « correction », quitte à être accusé d’écrire en « petit nègre », ou écrire en anglais « correct », au risque d’être accusé d’imiter les Blancs ? Langston Hughes déplorait le stéréotype blanc associant systématiquement les Noirs au rythme, mais cela ne l’a pas détourné de l’écriture poétique. Aujourd’hui encore, à en croire une auteure comme N. K. Jemisin, être écrivain quand on est afro-américain ne va pas de soi : « Parmi tous les gens que j’ai côtoyés dans ma quête pour devenir un auteur de littérature de l’imaginaire, mes plus grands détracteurs et ceux qui ont le plus cherché à me décourager étaient d’autres Afro-américains. Ces gens, comme les générations antérieures, avaient absorbé une mythologie raciste : les Noirs ne lisent pas. Les Noirs ne savent pas écrire. Les Noirs ne sont bons que pour le chant, la danse, le sport et le crime. […] En tant que femme noire, je croyais que je n’étais pas censée devenir écrivain ».

Quand la Renaissance de Harlem s'invite en français

Traduire en français cet anglais non conventionnel constitue une forme de défi. Les contraintes de rythme et de rimes dans les poèmes de Hughes ont amené Frédéric Sylvanise, comme il l’explique en postface, à utiliser des élisions, mais aussi une grande variété de registres pour restituer les rimes. Il en résulte des textes aux allures de chansons populaires, mélancoliques ou gouailleurs, appropriés pour ce recueil placé sous le signe de la musique et des gens ordinaires. La tâche est un peu différente dans le cas du roman de Hurston : pas de rimes, mais un anglais encore moins conventionnel et beaucoup de dialogues. Sika Fakambi, la traductrice, utilise avec bonheur toutes les ressources du français, y compris du français parlé aux Antilles, en Afrique ou au Canada, sans s’interdire de conserver quelques termes d’origine avec la plénitude de leurs voyelles : « gal » (pour « girl », fille ou femme), « Lowd » (pour « Lord », Seigneur). Dans les dialogues comme dans la narration, elle restitue la qualité orale et l’espèce d’énergie qui émane du texte de Zora Neale Hurston :

« “Nous on va faire quoi aux entours d’ici ? – Le jour je serai à cueillir des haricots. La nuit je serai à gratter ma caisse et lancer mes dés. Entre les haricots et les dés c’est pas possible que je soye perdant. Toussuite maintenant je vais partir me cueillir une djob à ouvrer avec les meilleurs gars de la muck.” […] Jour après jour maintenant, des hordes de travailleurs se déversaient. Certains arrivaient clopinant dans leurs chaussures et les pieds meurtris par la marche. Dur d’essayer de suivre sa chaussure au lieu d’être suivi par elle. […] Toutes les nuits maintenant les jooks retentissaient de clameurs et d’éclats. Les pianos vivaient trois vies en une seule. Les blues se composaient et se consumaient sur place. Danser, cogner, chanter, pleurer, rire, gagner ou perdre un amour à toute heure ».

La Renaissance de Harlem a eu sur la littérature américaine une influence indéniable ; James Baldwin et Toni Morrison, entre autres, la revendiquent. Elle n’est pas passée inaperçue d’écrivains comme Aimé Césaire et Léopold Sédar Senghor qui se sont intéressés de très près à la question de l’écriture chez les Noirs. On ne peut que se réjouir de la possibilité croissante de découvrir ces œuvres en français.

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