Bande-son pour la chute du Mur

Échapper aux formatages de la pop culture et créer une musique où la fête serait l’amorce de nouveaux rapports sociaux. Voilà bien ce que raconte Der Klang der Familie, un ample et passionnant recueil d’entretiens des journalistes Felix Denk et Sven von Thülen avec les acteurs de la techno berlinoise naissante. La chute du Mur coïncida avec une musique qui se croyait du futur, alors qu’elle incarna son époque plus que toute autre.


Felix Denk et Sven von Thülen, Der Klang der Familie. Berlin, la techno et la chute du Mur. Trad. de l’allemand par Guillaume Ollendorff. Allia, 400 p., 25 €


Comme mouvement, la techno est morte depuis des années. Comme genre musical, elle prospère encore sous une forme festivo-commerciale qui peut encore séduire. À la lecture de Der Klang der Familie, de Felix Denk et Sven von Thülen, on mesure le processus de neutralisation effectué. La techno a rejoint le punk dans la longue cohorte des mouvements artistiques ayant perdu leur aura. On en écoute toujours, mais au même titre que la musique baroque ou les chansons de trouvères. L’émotion ou l’intérêt peut être là, mais surgit d’une esthétique débranchée de la vie courante. A disparu dans la techno tout ce qui faisait qu’il ne s’agissait pas que de musique. Au sens propre, la techno appartient à l’histoire.

Felix Denk et Sven von Thülen, Der Klang der Familie. Berlin, la techno et la chute du Mur

Le club Le Trésor © D. R.

Preuve de cette normalisation, la sympathique et bien faite exposition « Electro » à la Philharmonie de Paris, ou encore les parutions de livres variés, parmi lesquels Der Klang der Familie se distingue par le total effacement de ses auteurs. Felix Denk et Sven von Thülen ont laissé la parole à tout ce que Berlin a pu compter de gens qui, du videur au producteur en passant par les DJ, ont fondé la techno locale. Dénué de nostalgie, l’ensemble se lit comme une plongée archéologique. Si 3 phase, Dr. Motte ou Westbam n’évoquent rien pour vous, disons qu’il s’agit des Eschyle, Euripide et Sophocle de la techno allemande. Ces fondateurs, entre autres, racontent avec simplicité la genèse du dernier mouvement musical européen. Dans ce montage de voix, décelons l’architecture d’un long et bon mix, avec montées, incursions méditatives ou furieuses, climax… et redescente cotonneuse vers l’aurore et la réalité.

On peut détester la techno et apprécier cette description de la naissance d’un mouvement artistique. Quant à ceux qui aiment ces martèlements « destinés aux étoiles », comme disait un DJ de Détroit, ce livre sera un plaisir, souvent drôle et émouvant. Pourtant, par sa dureté et sa radicalité sonore, la techno n’est pas une musique pour sentimentaux. Tournée vers le futur, usant volontiers d’une imagerie de science-fiction ou d’un culte de la machine, les sons de la techno peuvent paraître aujourd’hui condamnés par l’actualité. À l’heure de la méfiance pour le monde industriel et les technosciences, l’imaginaire techno renvoie clairement au XXe siècle et à ses impasses productivistes. Mais, en 1990, les désastres actuels pouvaient encore paraître lointains. Là où le livre étonne, c’est quand il nous montre à quel point la techno paraît héritière des espoirs de l’industrialisation. Les premières raves débutent alors que s’effondre le Mur : il n’est pas anodin que la techno émerge au moment même où l’espérance socialiste s’épuise. Comme si cette musique captait des débris de rêve ou sublimait les illusions perdues.

Felix Denk et Sven von Thülen, Der Klang der Familie. Berlin, la techno et la chute du Mur

Jeff Mills au Tresor © D. R.

De manière frappante, certaines figures de l’époque insistent sur leur attachement à la RDA et rappellent leur volonté d’avoir voulu réformer ce pays perdu. Née dans une ville au passé trop lourd, la techno fut tout entière tournée vers le futur. Elle a l’optimisme de ce début des années 1990, maintenant si insolite. Robert Hood, figure éminente de la scène de Détroit (ville encore plus importante que Berlin dans l’histoire de la techno), dit ainsi : « J’ai eu l’impression que les Berlinois voulaient se débarrasser de leur passé quand nous voulions nous débarrasser de notre passé-dans-un-monde-raciste. Un meilleur futur, voilà l’attache qui nous tenait ensemble. » L’une des beautés de ce livre réside dans ce croisement de voix d’Afro-Américains et de jeunes d’Allemagne de l’Est, qui les fait dialoguer pour souligner des liens et des influences réciproques.

Utopique dans son imaginaire, la techno berlinoise naissante l’est encore plus dans ses pratiques. Ni marché ni État dans cette cité à la dérive qu’était Berlin-Est tout juste après 1989 : « L’administration qui nous aurait permis de demander officiellement une licence n’existait plus. Il n’y avait tout simplement plus personne. » Les labels capitalistes sont encore loin. Les premières fêtes techno prospèrent dans cette double mise à distance vivifiée par un égalitarisme do it yourself. Le fait est aujourd’hui connu, la techno des débuts se construit sur le refus de la star excentrique, si typique de la pop. Comme forme, le système du mix se fait pur branchement de citations (il ne s’agit pas d’une production directe de musique) et jeu de palimpseste par superposition de différents morceaux. Le DJ vaut comme figure effacée et très concrètement de plain-pied avec les danseurs. L’amateurisme s’impose et dessine un certain rapport volontairement non professionnel, non élitiste : un brouillage des rôles entre producteur et consommateur. La structure même de Der Klang der Familie, où la parole est laissée à des personnalités hétérogènes sans considération de hiérarchie, fait ressentir cet espace libre.

Bref, ce groupe de gens, somme toute restreint, créait une musique populaire. Et non pas pop. Politique, la techno ? La gratuité des débuts le prouve, ainsi que le refus d’entrer dans les circuits de production classiques. Politique aussi cette désorganisation : la moitié des boissons étaient offertes dans certains clubs, les types chargés du bar disparaissant pour aller danser ! De ces très nombreuses anecdotes, retenons le plus important : il s’agissait avant tout de s’amuser le plus possible en parfaite autonomie. Ni Stasi ni labels, juste un grand groupe d’amis s’organisant en dehors de tous les circuits de l’époque pour faire vivre une musique du futur.

Felix Denk et Sven von Thülen, Der Klang der Familie. Berlin, la techno et la chute du Mur

Berlin, le 9 novembre 1989 © D. R.

L’histoire racontée ici est à la fois tragique et banale. Pour ce mouvement comme pour les autres, la normalisation pop finit par avoir lieu. Elle était en partie prévisible, étant donné l’impréparation idéologique et la massification graduelle. Au mi-temps des années 1990, même pas quelques années après les débuts radieux, certains morceaux consciemment fabriqués dans une perspective commerciale atteignent le haut des charts. Avec sa rigueur calviniste, le Suisse Thomas Felhmann, figure importante de ces années, relève : « C’était du business de major, avec tous les effets secondaires que cela implique. » Les pages sur l’irruption des sponsors, cigarettes Camel en tête, donnent une idée assez précise du pourrissement à l’œuvre dès 1994. Tout cela paraît bien candide de nos jours. Entre DJ stars et sponsoring à outrance, les multinationales ne s’encombrent plus d’apparences et organisent elles-mêmes les festivals de bout en bout. Le calcul domine alors, qu’une des organisatrices des premières fêtes rappelle en affirmant : « Parce que la scène techno était joueuse, sa décadence était préprogrammée. »

Reste la perspective allemande. Comme le dit la chanteuse Inga Humpe à propos de la Love Parade, vaste techno parade en plein cœur de Berlin : « D’un seul coup à Berlin, une grande masse de gens pouvait se retrouver sans qu’on ait à penser à Hitler. » Ce n’est pas si mal. Et encore plus quand se fait jour, à petites touches au cours des entretiens, l’unification des jeunesses de l’Ouest et de l’Est sur les tarmacs de béton où elles dansaient. Une raveuse le résume : « La réunification de l’Est et de l’Ouest avait réellement lieu dans l’underground. Mais nulle part ailleurs. » Qu’une musique ait pu rassembler, le temps d’un mix, des gens aussi différents que la bohème gay de Berlin Ouest et les hooligans de l’Est signale une grande réussite.

Ulysse Baratin

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