Communistes : la controverse algérienne

La guerre d’indépendance algérienne, guerre aux multiples mémoires, a laissé des traces douloureuses dans l’esprit de millions d’Algériens et de Français. Souvenirs des morts, des violences coloniales et des crimes de la France. Dans les familles, les partis et autres organisations, dans les communautés religieuses, ils existent toujours, tapis quelque part comme une référence.


Alain Ruscio, Les communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962. La Découverte, 662 p., 28 €


Les responsabilités politiques passées ne sont pas non plus oubliées, à droite comme à gauche. C’est le cas, entre autres, des politiques algériennes des communistes. On se souvient du rôle central du parti de Maurice Thorez, de ses héros torturés par l’armée française, autant que de ses choix politiques aux conséquences désastreuses. Ils ont donné lieu à des ruptures radicales, en partie à l’origine des recompositions de la gauche française dans les années 1960 et 1970. Aussi la parution d’une première histoire d’ensemble de ces politiques par Alain Ruscio, maintenant que les archives de la direction du PCF sont ouvertes, est-elle la bienvenue.

Les sujets de controverses sont légion, et paradoxaux. On se souvient de prises de position jugées inacceptables par la gauche anticoloniale, malgré quelques rectifications – soutien à la dissolution du premier mouvement nationaliste par le gouvernement de Front populaire, en janvier 1937 ; approbation des massacres de Sétif par l’armée française, le 8 mai 1945 ; vote des pouvoirs spéciaux au gouvernement de Guy Mollet, en mars 1956 ; hésitations face aux révoltes des appelés ; refus de « porter des valises » pour le FLN, etc. – tout en admirant et en respectant l’action héroïque de nombreux militants (Henri Maillot, Fernand Iveton, Henri Alleg, Maurice Audin…) et l’adhésion du parti communiste algérien (PCA) à la lutte du peuple algérien. Les déclarations récentes du président Macron reconnaissant l’assassinat par l’armée française de Maurice Audin et la responsabilité de tous les gouvernements français dans le « système de la torture », comme le nom de la place Audin à Alger, où se réunissent en ce moment les immenses manifestations du vendredi, sont là pour nous le rappeler. Car les mémoires sont sélectives.

Depuis l’indépendance, surtout à partir de la fin des années 1980, l’édition de documents et de témoignages, l’accès grandissant aux archives, ont permis une production historique abondante et des livres essentiels (Mohamed Harbi, Benjamin Stora, Hervé Hamon et Patrick Rotman, René Gallissot, etc.) qui mettent aujourd’hui à notre disposition des récits et des analyses fouillées de cette période. Il manquait toutefois une étude systématique et de première main des politiques du PCF et du PCA, du rôle de leurs militants et militantes, des leçons qu’ils en ont tirées. C’est ce que tente Alain Ruscio.

En donnant la parole à l’histoire, il dit « vouloir sortir des invectives », « mieux comprendre ce que furent les positions des communistes des deux rives de la Méditerranée ». Historien, d’abord spécialiste de la guerre d’Indochine (il est l’auteur d’une biographie du général Giap), il a étendu ses intérêts aux colonialismes et aux guerres de décolonisation, et partant à l’Algérie. Pour ce dernier ouvrage, il a bénéficié de l’ouverture en 2003 des archives de la direction du PCF, tandis que des entretiens avec de nombreux acteurs de cette histoire étaient encore possibles. Ce qui donne un imposant volume, riche en informations, minutieusement documenté, qui, effectivement, rappelle de nombreux épisodes oubliés et clarifie, le plus souvent, les choix contradictoires des communistes français et algériens. L’auteur, ancien journaliste à L’Humanité, a lui-même milité une trentaine d’années au PCF, mais bien après ces guerres, et garde en général la distance historienne nécessaire à son entreprise.

Alain Ruscio, Les communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962

Maurice Audin © Chaya Films et Virtuel/Public Sénat

Il restitue le contexte des relations franco-algériennes depuis 1920, l’évolution de l’opinion française, et rappelle ce que fut la violence coloniale française : le statut des « indigènes », la police et l’armée française secondées par des milices qui tiraient contre les manifestants (de Sétif en 1945 au 17 octobre 1961 à Paris), les journaux et partis interdits, les militants arrêtés, emprisonnés, torturés, condamnés à mort et exécutés, la destruction des villages, les déplacements de population, etc. Au total, un million sept cent mille militaires français (dont 1,3 millions appelés du contingent) ont été envoyés en Algérie entre 1952 et 1962. Ruscio évoque également les conflits au sein des mouvements nationalistes, les attentats et assassinats en Algérie et en France. Il donne ce chiffre pour la période 1957-1958 : « On estime qu’il y eut en tout, en métropole, de l’ordre de 12 000 règlements de comptes violents, provoquant la mort de 4 055 Algériens et faisant quelque 9 000 blessés. » Parmi lesquels des communistes qui, ayant rejoint le FLN, refusaient de s’y dissoudre.

L’auteur rappelle comment, dès la création du parti communiste en 1920, s’installèrent des clivages inattendus pour un parti qui aurait dû, naturellement, se retrouver aux côtés des peuples colonisés. C’était inscrit dans les conditions d’adhésion posées par l’Internationale communiste en 1920. Or, pour sa base, principalement des ouvriers français, l’indépendance des colonies était, à cette époque, « proprement inimaginable » ; et l’alliance avec les « travailleurs coloniaux » en France ou avec les « indigènes » en Algérie n’allait pas de soi. « L’arabisation » des organisations communistes prit du temps ; elles ne se sont jamais complètement départies d’une différenciation entre les deux populations, malgré les efforts sincères de nombreux dirigeants et l’engagement de militants français aux côtés des nationalistes. Cette différence s’est matérialisée par l’existence de deux partis – le PCF et le PCA –, avec des tensions internes entre les Français (on disait les « Européens ») et les Algériens (on disait les « arabes » ou les « musulmans »), et des relations difficiles, sinon hostiles, avec les mouvements nationalistes (MNA puis FLN). Tout au long de la guerre, le PCF n’est jamais parvenu a dépasser ces tensions à l’origine de nombreux drames (et d’assassinats !).

Ruscio décortique, documents à l’appui, l’évolution de la position communiste sur l’indépendance de l’Algérie. D’abord très timoré – Maurice Thorez avait inventé en 1939 le concept de « nation en formation » pour justifier le maintien dans l’Union française –, le parti a fini par reconnaître, en 1955 et sous la pression des communistes algériens, le « fait national algérien » et le « droit à l’indépendance ». Les formules sont entrées dans le vocabulaire des organisations qu’il contrôle, comme la CGT. Mais, dans la pratique, c’est-à-dire sur le terrain des manifestations de solidarité avec le peuple algérien, il a toujours préféré mettre en avant le mot d’ordre de « Paix en Algérie » et refusé celui d’« indépendance de l’Algérie ». Justifié tactiquement (permettre l’unité entre « le militant éprouvé et l’homme de la rue »), ce choix a pourtant pris une autre signification, l’opposition du PC à ceux qui s’engageaient pour la victoire de l’indépendance. « La polémique a souvent tourné à l’affrontement, parfois à la haine », relève Ruscio, qui ajoute : « C’est à l’état-major communiste que revient la responsabilité principale. Voulant totalement contrôler ses troupes, il leur a imposé, sans délicatesse particulière, un mot d’ordre. Ce faisant, il s’est coupé des éléments les plus déterminés, les plus internationalistes, non seulement de la mouvance communiste, mais de ce que la société française comptait de militants radicalisés. »

En fait, ce n’est pas qu’une affaire de méthode et de contrôle. Cette attitude sectaire sur le terrain, qui a caractérisé le PCF pendant toute sa période stalinienne et jusqu’aux années 1990, a servi à imposer des politiques qui entraient aussi en contradiction avec les engagements des militants et les objectifs proclamés dans les discours. Ce fut particulièrement le cas pendant la guerre d’Algérie. L’année 1956, à laquelle Ruscio consacre deux chapitres lumineux, est sur ce point un cas d’école. Elle fut, écrit-il, « à bien des égards, parmi les plus dures de l’histoire du communisme français ».

Alain Ruscio, Les communistes et l’Algérie. Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962

Entre les « grands engagements » du PCA et les « grands balbutiements » du PCF, 1956 commence par une victoire des gauches aux élections en France, victoire qui fait espérer un nouveau Front populaire au PCF, tandis qu’en Algérie c’est le « basculement de nombreux communistes algériens dans la guerre de libération, certains sous sa forme la plus achevée : la lutte armée ». Non sans certaines réticences du FLN qui veut conserver son hégémonie. Cet engagement fait scandale en métropole lorsque Henri Maillot, un jeune communiste engagé, détourne, avec l’accord du PCA, une cargaison d’armes. C’est le 4 avril 1956, les armes sont partagées entre le FLN et un « maquis rouge » formé par des militants algériens du PCA. Condamné à mort par contumace, Maillot est abattu par l’armée française lors de la dislocation du maquis, en juin. Or cette affaire éclate juste après le 12 mars 1956, c’est-à-dire après que les députés communistes fraîchement élus ont voté les pouvoirs spéciaux au gouvernement Guy Mollet (SFIO), pour la paix en Algérie. Résultat : toute la classe politique se déchaine contre la trahison communiste (on les traite à l’Assemblée de « Maillotins » et autres « peaux-rouges »), la répression se déchaîne contre le parti, et surtout la guerre s’intensifie. Fort de ses pouvoirs spéciaux, le gouvernement allonge le service militaire à 27 mois et rappelle 70 000 réservistes du contingent (11 avril 1956), lesquels se rebellent, bloquent des trains dans plusieurs villes, refusent de partir. Or le PCF, qui s’était montré prudent lors de l’affaire Maillot, hésite à soutenir ces mouvements spontanés de rappelés, alors que de nombreux militants en font partie ou l’initient.

L’année 1956 a été l’occasion d’autres décalages de ce genre, et non des moindres, avec la crise de Suez (juillet) et l’intervention soviétique à Budapest (octobre), pendant lesquelles se poursuit l’isolement d’un parti communiste qui perd en influence, et voit la naissance, sur sa gauche, de nouvelles forces qu’il qualifie de « gauchistes » en reprenant une vieille formule de Lénine. Le travail considérable d’Alain Ruscio aborde bien d’autres moments de cette histoire, toujours avec précision et objectivité, et nous fournit finalement un bilan accablant d’une politique qu’il juge trop tacticienne, sans perspective stratégique, qui conduit à l’échec. On voit un parti communiste franco-centré, polarisé sur la situation en métropole et les réactions de son électorat, aligné sur la politique soviétique (Suez, Budapest), et qui ne cesse de dire que la libération du peuple algérien viendra d’un changement en France, de l’établissement d’un régime vraiment populaire qui pourra négocier la paix. À partir des éléments fournis par Alain Ruscio, on comprend comment cette attitude a coupé les communistes des Algériens, y compris de ceux qui adhéraient au PCA, les a mis en conflit avec le FLN (lequel le leur rendit violemment), pour ensuite se retrouver en porte-à-faux lorsque les appelés et l’opinion française ont tourné ou quand De Gaulle a reconnu le « droit à l’autodétermination » des Algériens. D’ailleurs, son discours du 16 septembre 1959 fut d’abord dénoncé par Thorez : celui-ci y voyait une manœuvre, « qui nous éloigne toujours plus de la solution du problème algérien », puis, après que l’URSS eut jugé favorablement ce discours, Thorez rectifia le 26 octobre : il le présente comme un « changement notable » et appelle à « une négociation immédiate sur la base de l’autodétermination ».

Tels sont les paradoxes de ce parti. Il finit par défendre les rappelés mais dénonce le principe de l’insoumission, il prend la défense des condamnés aux procès des réseaux d’aide au FLN (des Français, dont le réseau Francis Jeanson, qui « portaient des valises » remplis de billets collectés par la fédération de France du FLN), tout en mettant en garde ses militants. « L’activité illégale au service du FLN » produit immédiatement au sein de la direction du PCF « une interrogation et une gêne ». Jacques Duclos parle de provocation et le parti « s’oppose à cette forme d’action au nom de deux critères : l’efficacité et la dangerosité ». Ruscio résume l’argument : « faire passer de l’argent à ceux qui après tout combattent les soldats français, est un geste noble du point de vue algérien, évidemment plus contestable vu par les familles de métropole – et donc par les millions d’électeurs communistes ». De même, lorsque 121 intellectuels [1] publient en septembre 1960, une « Déclaration sur le droit à l’insoumission en Algérie », Thorez répond en citant Lénine : « Le soldat communiste part à toute guerre, même à une guerre réactionnaire pour y poursuivre la lutte contre la guerre. Il travaille là où il est placé. » Puis L’Humanité d’ajouter : « Cependant –  est-il besoin de le dire ? – les communistes sont pour la libération, l’acquittement ou le non-lieu des hommes et des femmes emprisonnés, traduits devant les tribunaux ou inculpés pour avoir, à leur façon, pris part à la lutte pour la paix. »

Sur l’ensemble de la période 1920-1962, au-delà même de l’issue du conflit algérien, la politique coloniale du PCF n’a donc rien construit. Au contraire, elle a contribué à réduire l’audience du parti et à l’éloigner d’une génération qui entrait en politique, scandalisée par les crimes coloniaux, ainsi que par les politiques socialistes de Guy Mollet ou les atermoiements de dirigeants communistes. Ce ne fut pas une réussite. Ce qui n’enlève rien au courage et à l’importance des résistances à la guerre initiées ou seulement animées par des communistes. Résistances qui ne peuvent justifier, comme le fait Ruscio en conclusion, la malveillance à l’égard des autres groupes, notamment des porteurs de valises et autres insoumis, qui auraient pris « quelque distance avec les réalités concrètes ». Non. Les résistances à la guerre d’Algérie furent multiples, toutes courageuses, leur sort souvent dramatique, et, ce que raconte très bien ce livre, la politique algérienne du PCF ne les a pas aidées.


  1. Dont Dionys Mascolo, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, André Breton, Marguerite Duras, Simone de Beauvoir, François Maspero, Maurice Nadeau, François Truffaut, Claude Simon, Claude Roy, Jérôme Lindon…

Jean-Yves Potel

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