Les filles invisibles

Deux récits à la première personne, deux filles qui finissent par se rencontrer avant de se perdre, deux points de vue qui convergent vers l’évocation sans fard du trafic sexuel des mineures en Irlande : un livre choc d’une auteure engagée.


Lisa Harding, Abattage. Trad. de l’anglais (Irlande) par Christel Gaillard-Paris. Joëlle Losfeld, 366 p., 22,50 €


Engagée, Lisa Harding l’est vraiment : elle s’inspire de son action personnelle au sein de la campagne Stop Sex Trafficking of Children and Young People. En 2012, une invitation à lire les témoignages laissés par de jeunes victimes – Lisa Harding est actrice et dramaturge – lui donne pleinement conscience de l’ampleur de ce commerce. « Hantée » par ces histoires, elle choisit plus tard le moyen de la fiction « pour donner corps à l’humanité » de deux jeunes filles qu’elle a appelées Nico et Sammy.

Nico la Moldave, 13 ans, est vendue par son père. On lui promet le mariage, une belle vie à Londres : elle échoue dans un bordel irlandais. Sammy l’Irlandaise, à peine plus âgée, laissée à vau-l’eau par une mère alcoolique, échappe à tout contrôle en s’enfermant dans sa folie destructrice et finit par la rejoindre. Pour le pire.

La nature, où Nico passe ses premières années, est le lieu du jeu et de l’innocence, et elle deviendra celui de l’ultime refuge. Avant de quitter son village, elle embrasse un arbre, « le tronc rassurant de ce vieil ami », qu’elle aimerait retrouver plus tard en cet endroit inconnu et hostile où on l’a entraînée, pour en sentir la force et pour l’entendre « chuchoter à son oreille ». Soumise aux pires perversions sexuelles, elle grimpe en rêve sur le plus grand arbre de la forêt pour se balancer dans le vent, pour retrouver le temps de l’enfance. Sammy est une fille de Dublin animée par des pulsions violentes incontrôlables.  Sa mère lui  « crache du venin à la figure », alors vodka, sexe, « l’estomac qui bouillonne », et désir d’être comme « ces filles qui viennent des pays de l’Est » : elle n’y réussira que trop bien.

Lisa Harding, Abattage.

Lisa Harding © Francesca Mantovani

Au bout du voyage, il n’y a pas de salut : « J’ai beau faire tout ce que je peux, je ne vois pas de preux chevalier prêt à nous sauver. » Il n’y a pas d’« ange envoyé sur terre » pour les arracher à leur sort. Pas de doux baiser d’un prince charmant pour les éveiller du cauchemar quotidien, mais les sévices infligés par les notables de la société irlandaise, dans des clubs cossus, de belles maisons géorgiennes ou des hôtels au décor trompeur. Les filles sont retenues prisonnières dans une maison close, sans espoir de secours, au milieu d’un no man’s land qu’on devine être une de ces zones péri-urbaines indéfinissables dont Dermot Bolger avait fait le terrain de jeu macabre du vice contemporain dans La ville des ténèbres (trad. fr. 1992 ; The Journey Home, 1990). Les identités s’effacent. Un autre portable, « et hop ! je suis une nouvelle femme avec un nouveau numéro et de nouvelles fringues ».

Rien n’est épargné au lecteur parce que rien n’est épargné aux victimes. Il s’agit pour Lisa Harding de dire la vérité. La seule couleur de ce roman – elle tache plus qu’elle n’éclaire ces pages terribles – est celle du sang, le sang menstruel, le sang des tortures infligées à des corps frêles et sans défense, le sang qui ruisselle quand Sammy se tape la tête contre les murs jusqu’à perdre connaisance, le sang des viols répétés, le sang qui coule dans les draps déjà souillés du bordel, ou dans les draps blancs du lit d’hopital, le sang de la fille indisciplinée, exécutée de sang-froid. Quant aux survivantes, leurs bras « sont couverts de marques, d’hématomes, marbrés. Violets, bleus et roses ». Pages ensanglantées pour évoquer le calvaire insoutenable des petites filles perdues.

Lisa Harding, Abattage.

La faute à qui ? À l’argent qui gouverne tout, certes, à ses agents zélés qui naviguent dans les eaux troubles des réseaux, traversent les frontières avec leurs proies réduites au silence par la peur et l’ignorance. Mais,  plus précisément encore, la faute aux parents indignes. Au père ivre qui vend Nico « à un homme bien » : « une affaire qui se conclut par une vigoureuse poignée de main au cours de laquelle l’argent est discrètement échangé ». À la mère de Sammy, « une salope d’alcoolo […] mentalement dérangée », elle-même fille d’« un salaud qui est parti quand elle n’était encore qu’une enfant ». Lien de cause à effet, rupture des liens familiaux, déterminisme des lois sociales, destin implacable.

Comment s’étonner que reviennent comme un douloureux refrain les images du puits, celui où Nico craint sans cesse de tomber, et celle de l’eau qui purifie et où l’on peut se noyer et disparaître dans une ultime et réussie tentative d’évasion. Pour fuir l’infamie d’un monde sans repères où se tisse la toile de la marchandisation des corps. Les filles qui ne peuvent plus servir sont jetées à l’eau, comme se jettent à l’eau celles qui n’ont plus d’espoir. Tout s’achève dans les eaux profondes de l’anéantissement. Harvesting/Abattage : bêtes à l’abattoir.  Peut-il en être autrement ?

Abattage est emporté par une double narration pleine d’empathie, fiévreuse  et véhémente dans le cas de Sammy, poétique, étonnée et naïve dans celui de Nico : beau tour de force de la part d’une auteure qui vibre tour à tour à l’unisson de ses deux personnages, se met à leur place. Lisa Harding a passé des nuits sans sommeil en prenant conscience de l’ignominie qu’elle décrit. Il lui a fallu courage et obstination pour donner la parole à ces « filles invisibles », leur donner une voix à laquelle il est impossible de rester insensible. Un livre qui bouleverse et donne envie d’agir « dans ce monde déloyal et dangereux ».

Claude Fierobe

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