John Berger au bord du monde

Les éditions L’Atelier contemporain publient deux livres de John Berger (1926-2017), où la peinture et l’écriture, les mots et les images, entrent en dialogue. L’un, Un peintre de notre temps, publié chez Maspero en 1958 et aussitôt censuré, prend la forme du journal intime d’un peintre, Janos Lavin, commenté par un ami. L’autre, À ton tour, est une conversation –  traduite par sa fille, Katya Berger Andreadakis –  entre l’auteur et son fils, Yves Berger, peintre lui aussi.


John et Yves Berger, À ton tour. Trad. de l’anglais par Katya Berger Andreadakis. L’Atelier contemporain, 104 p., 20 €

John Berger, Un peintre de notre temps. Trad. de l’anglais par Fanchita Gonzales Batlle. L’Atelier contemporain, 224 p., 26 €


« Je te fais une proposition. Allons nous promener le long d’une frontière. Difficile de nommer, ou même de situer la frontière à laquelle je pense. » C’est par cette invitation joueuse, ce rendez-vous énigmatique, que le jeune peintre Yves Berger emmène son père et ses lecteurs dans les méandres du visible et de l’invisible. Dans À ton tour, un dialogue sensible entre le père et le fils se noue peu à peu autour de lettres, de cartes et de reproductions de peintures anciennes envoyées entre 2015 et 2016. Les deux peintres cartographient ces images autour de différentes « zones » qu’ils effleurent librement de leur regard et de leur pratique, questionnant ainsi la peinture dans sa dimension technique et dans son lien au corps et à l’espace, son rapport au « trop grand » pour soi, à l’invisible, au toucher et à la matière.

John et Yves Berger, À ton tour

Portrait de John Berger par Yves Berger © L’atelier contemporain

Un dialogue amical se noue dans Un peintre de notre temps, qui restitue le journal intime d’un peintre hongrois, Janos Lavin, exilé à Londres. Son ami John retrouve ce carnet et le commente afin de mieux reconstituer les trois dernières années de la vie de Janos, disparu mystérieusement. Le dispositif narratif de l’ouvrage, qui n’est pas sans rappeler Feu pâle de Nabokov, distingue et confronte les deux écritures grâce à deux typographies différentes, et s’avère particulièrement inventif. Les réflexions personnelles et intimes de Janos Lavin, souvent répétitives et circulaires, se voient éclairées et renouvelées par le point de vue de son ami. Sa personnalité ainsi que son travail pictural se construisent alors dans un double regard : le sien et celui de John. À travers ces deux ouvrages, la peinture est ainsi évoquée dans sa dimension dialogique. Image ouverte, elle semble en effet appeler les mots et le regard de l’autre, fils, père ou ami. C’est par ce dialogue humain, par cette ouverture à l’autre, et dans l’entre-deux qui se dessine, qu’elle semble chez John Berger trouver sa force.

Mais la pensée de l’image qui se dégage d’Un peintre de notre temps et d’À ton tour se construit aussi dans un dialogue avec les autres images. Ainsi, dans À ton tour, le père et le fils passent d’une peinture à l’autre sans transition, et se renvoient la balle (l’image) avec amusement. John Berger adresse par exemple à son fils une représentation d’une peinture de Rogier van der Weyden qui dépeint Marie lisant son avenir dans la Bible, qu’il confronte à une représentation de la Bible par Van Gogh et à un modèle féminin de Goya posant habillée sur un divan. Selon lui : « Livre et femme s’étalent pareillement sur leur draperie. Et comme elles se ressemblent, dans leur manière d’occuper le tableau, ces invitations ouvertes ! » Son fils lui répond avec malice par une représentation du Bœuf écorché de Soutine : « Il existe cette expression française ‟Je lis en elle/lui comme dans un livre ouvert” N’est-ce pas là une belle façon d’exprimer le désir que nous éprouvons d’accéder à ce qui se trouve à l’intérieur ? […] Pense à l’obsession de Chaïm Soutine à lire le dedans ! Le Bœuf écorché s’offre lui aussi comme un livre ouvert ». C’est dans ces rapprochements contrastés d’images que se construit entre John et Yves Berger une pensée complexe de la peinture. Les images, magnifiquement reproduites et mises en page dans l’ouvrage, dialoguent entre elles et s’animent les unes les autres.

Cette conversation entre images s’ouvre et s’enrichit plus encore dans le dernier chapitre du recueil, où se trouvent reproduits des dessins et des peintures de John Berger et d’Yves Berger eux-mêmes. Accompagnées par les seuls mots d’une légende, leurs images peintes et dessinées se répondent avec une belle fragilité. Entre deux pages, les traits de l’un s’accordent aux traits de l’autre, comme dans un dessin à l’encre d’Yves Berger de sa main gauche, offert à son père, auquel celui-ci répond par un dessin de son chat, à la main gauche « pendant que la droite servait de coussin à l’animal ». Les traits délicats du dessin d’Yves se joignent à ceux du dessin de John et les deux dessins pourraient se mêler l’un à l’autre, disparaître l’un dans l’autre, dans un même mouvement.

John et Yves Berger, À ton tour

Portrait d’Yves Berger par John Berger, L’atelier contemporain

La fragilité et la menace de la disparition lient encore de deux manières différentes Un peintre de notre temps et À ton tour. Un peintre de notre temps a pour toile de fond l’histoire politique de la Hongrie du XXe siècle. Débutant en 1952, le journal de Janos Lavin s’interrompt brutalement en 1956, lors de l’insurrection de Budapest. À peine nommé, le contexte politique et historique hongrois occupe pourtant une place de choix dans le roman, provoquant l’exil du peintre et la précarité qui l’accompagne, la mise à l’épreuve de sa vie intime, le déchirement intérieur, ou encore l’exécution politique de son ami Lazlo. John Berger, écrivain engagé, marxiste, porte une attention toute particulière à la vie matérielle de son héros. La scène finale d’exposition des peintures de Janos dans une galerie londonienne, où tous les acteurs des mondes de l’art se voient soudain rassemblés, où le processus créateur semble toucher à sa fin et la dimension économique prendre le pas sur le reste, est à cet égard saisissante. Un peintre de notre temps nous rappelle alors la lutte politique menée envers et contre tout par John Berger et annonce ses plus beaux écrits, parmi lesquels G (1972), King (1999) ou De A à X (2009).

Le doute qui habite le personnage de Janos, passionné mais aussi excessivement sérieux, est décrit par John Berger dans toutes ses dimensions. Doute créateur, c’est aussi un doute tyrannique qui empêche la réalisation pleine et entière du peintre : « Quand je suis coincé au milieu d’un travail, la difficulté, le retard sont toujours dus à une faute que j’ai faite avant sans m’en rendre compte. Je dois maintenant escalader l’obstacle qui bloque ma route. »  Toujours prêt à renoncer, à tout abandonner et à tout quitter, Janos, se tient, comme les fleurs de Manet commentées par John et Yves Berger dans À ton tour, « au bord du monde ».

C’est cette fragilité tenue jusqu’au bout, cette ténuité de l’être à l’origine de la création, qui fait la force d’Un peintre de notre temps et que l’on retrouve, troublante et juste, dans À ton tour. À propos d’un Nu assis du peintre anglais William Coldstream, John Berger écrit : « Ce qu’il y a de si frappant […], c’est que la femme, le modèle, exprime aussi le doute, abstraction faite de la manière dont elle est peinte ». L’attention portée à la technique picturale, au processus de création, à la matière, aux couleurs, souligne le regard sensible et souvent sensuel de John Berger sur le monde et sur les corps, à l’image du commentaire du Nu à contre-jour de Bonnard : « Ici, la femme, le modèle, a totalement confiance en elle, en son corps, et en la lumière qui baigne le monde alentour ». John Berger parvient ainsi, par le dialogue des mots et des images et des hommes entre eux, amis ou parents, à écrire avec délicatesse, selon l’expression de son fils, « l’extrême limite du visible ».

Jeanne Bacharach