Quand l’hiver il gelait

Il n’y a plus d’hivers : sans doute, mais l’intérêt de la « paléo-climatologie » est de nous donner des outils pour mieux cerner la réalité passée du climat quand la représentation d’une saison devient celle d’une civilisation. Le géographe inventif fait alors feu de tout bois : chroniques, correspondances, premières mesures savantes, représentations picturales… mais c’est bien l’analyse serrée de ces documents qui mène le chercheur Alexis Metzger à comprendre comment cet hiver blanc et joyeux a été constitué en déterminant d’un « Siècle d’or » dont les habitants n’ont pas vécu que de patinage et de kermesses bon enfant.


Alexis Metzger. L’hiver au Siècle d’or hollandais. Art et climat. Sorbonne-Université Presses, 296 p., 35 €


On n’a pas eu d’hiver, mais sans doute en était-il autrement lors du « petit âge glaciaire » (1560-1860) que signalait Emmanuel Le Roy Ladurie. L’intérêt du travail d’Alexis Metzger est de scruter une peinture et sa construction idéologique, ce second mouvement permettant de comprendre le goût d’une société pour des œuvres qui célèbrent l’hiver et inventent un monde vif et joyeux, blanc et englacé. Ce siècle d’or de la peinture hollandaise se caractérise par la diffusion d’œuvres de petit format à thèmes domestiques. Les artisans – car tel était le statut des peintres – œuvraient en rupture avec la grande peinture italianisante de la Renaissance mais aussi par opposition tacite à l’ennemi de la veille, l’Espagne brune et brûlante dont on venait de s’émanciper. L’auteur creuse toutes les données de cette rencontre de circonstance, structure une cryogéographie qui rompt avec la vision du froid comme fatalité.

Alexis Metzger. L’hiver au Siècle d’or hollandais. Art et climat

Hendrick Avercamp, Schlittschuhlaufen, vers 1615

Oui, le regard porté sur cette peinture hollandaise du Siècle d’or donne une impression de facilité et de bonne humeur. Chez Hendrick Avercamp, la vedette de l’ouvrage, « le Rembrandt de la neige » (Rembrandt, lui, ne commit qu’un seul « paysage d’hiver »), les cheminées fument, les maisons sont rassurantes et ouvertes, la tourbe est à portée d’homme, point de neige sale ni de tempête ; c’est sur une neige fraîche de début d’hiver et des canaux gelés que le bon peuple patine. Cela devient une marque identitaire durable, d’autant que nous apprenons que le coût des patins a baissé au XVIIe siècle et que cette vie de plein air ne fut pas ségrégée religieusement, alors que toute la vie sociale se déroulait dans des cercles ou protestants ou catholiques. Avec l’englacement, le transport se fait à dos d’homme et en traîneau, la vie ne s’arrête pas, tout semble fluide et aisé, les uns patinent pendant des heures pour se rendre visite, lisent des correspondances du temps, et les plus aisés jouent au kolf (sorte de golf sur glace). On en oublie les atrocités connexes quand la guerre fait mourir de froid les sentinelles de nuit. La suprématie des Hollandais sur la glace est certaine.

Alexis Metzger regarde d’un peu plus près comment se sont constituées ces images qui ne vont pas de soi. Elles sont bien la quintessence de la mise en scène par elle-même d’une nation et d’une société. Le départ de ces réalités tiendrait à l’atroce hiver 1608 où un médecin observe qu’il a gelé violemment du 1er janvier au mois de mars, que le Rhin était pris jusqu’à Cologne, l’Escaut plus encore, le Zuyderzee aussi ; les poissons mouraient faute d’oxygène, le bétail faute de nourriture ; les fruitiers et la vigne de plus d’un demi-siècle gelèrent, des arbres de deux cents ans éclatèrent. Mais c’est aussi l’année de la trêve avec l’Espagne et le début de cet âge d’or qui dure jusqu’aux invasions françaises, car on fait aussi la guerre avec la glace, soit qu’on la brûle (on détruit ainsi les moyens de communication, les canaux gelés), soit qu’on déverse de l’eau pour rendre tout glissant. Ce savoir des stratèges tel Maurice de Nassau n’enlève rien aux aléas, même si la fierté tient lieu de raison et inverse la donne quand le gouverneur d’Arnhem, pays envahi parce qu’on avait oublié de casser la glace, fait son rempart d’un dicton : « Nul ne circule en Gelderland avant mai ». La glace qui casse, celle que l’on casse pour accélérer ou fluidifier la débâcle, représentent des contraintes et des dangers. L’auteur a même retrouvé une représentation de brise-glace à Amsterdam, mais du XVIIIe siècle, qui tente de réguler les risques divers de ce pays d’eau.

Alexis Metzger. L’hiver au Siècle d’or hollandais. Art et climat

Pieter Brueghel l’Ancien, Cycle des mois : Les chasseurs dans la neige, 1565

Sur la vingtaine de peintres qu’il suit dans les collections publiques du monde entier, Alexis Metzger creuse toutes les pistes pour reconstituer ces hivers. La peinture permet de déterminer les types de nuage identifiables. Le ciel de traîne prédomine mais d’intenses bleus plus problématiques ne sont pas rares, et la contradiction avec l’englacement massif signifie que l’amateur de peinture hollandaise était moins obnubilé par la réalité que les météophiles, « ces fendus du record » qui notaient tout. C’est à travers les témoignages de six d’entre eux que l’auteur a pu reconstituer les hivers de ce Siècle d’or. Par ailleurs, le beau temps sec permet de montrer des circulations aisées et de célébrer la joie de tous, les corps sont en mouvement, lancés sur la glace et même les peintures de van Goyen, habituellement si lisses et paisibles, s’en peuplent d’hommes, de traîneaux et de chiens comme dans l’étrange tableau de Mâcon. Et tous, les grands, van Ostade et van Ruysdaël pour un paysage près d’Arnhem, ou de moins grands, Adam van Breen, van de Velde II, Arent Arentsz, Klaes Molenaer, Barent Avercamp, travaillent sur code connu : les mêmes jeux, les mêmes occupations apparaissent, de la pêche à l’anguille à des jeux de toupie ; il y a aussi des Brueghel l’Ancien avec chasse aux oiseaux, et des scènes religieuses avec de purs paysages flamands d’hiver pour des fuites en Égypte peu pensables ailleurs.

À tel point qu’aujourd’hui c’est le manque de glace, le manque d’hiver rigoureux, qui rend ronchons les Hollandais. Ils ne peuvent plus se livrer à l’Elfstedentocht, une randonnée de plus de deux cents kilomètres qui doit traverser, en un seul jour, au moins onze villes de Frise – et ne peut avoir lieu que si la glace est prise sur 15 centimètres au moins. Ces dernières grandes festivités capables de réunir deux millions de spectateurs ont eu lieu il y a plus de vingt ans. Le souverain actuel, alors jeune homme, y participa en personne, terminant le fameux parcours dans les délais, juste avant minuit.

L’abondante bibliographie finale montre la variété et la richesse des colloques et ouvrages de cette géographie sans frontière habituée à imaginer toutes les dimensions humaines de la climatologie, dont les universitaires se soucièrent bien avant l’actuel débat public. C’est un engouement pour le paysage que l’on ne voit pas mais que l’on revoit toujours, selon l’aphorisme de Simon Schama, qui de Columbia exaspérait ses confrères par son sens de l’essai un peu gratuit mais productif (Le paysage et la mémoire, traduit au Seuil en 1999, livre paru après celui qu’il avait précisément consacré au Siècle d’or hollandais, L’embarras des richesses, Gallimard, 1991). Le présent travail sort de l’Institut de géographie de Paris et de l’équipe de Martine Tabeaud, et, comme le livre est beau, il offre une bonne occasion d’étayer notre bibliothèque des climats en prise sur les mythes de notre Europe, autrement que par le déroulement de nouvelles navrantes et de simples projections catastrophistes.

Maïté Bouyssy

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