Joyce Mansour, contre les cadres

Les Nouvelles Éditions Place publient des textes inédits ou introuvables de la poète surréaliste d’origine égyptienne Joyce Mansour (1928-1986). Grande amie d’André Breton qui contribue à sa reconnaissance à son arrivée à Paris dans les années 1950, Joyce Mansour est à cette époque considérée comme « la femme-poète » du groupe surréaliste. Si la critique ne tend alors à retenir que la violence érotique de ses poèmes, les Spirales vagabondes rassemblées et présentées par Laure Missir engagent une nouvelle lecture de l’œuvre protéiforme de Joyce Mansour, entre poésie et peinture, au-delà des genres.  


Joyce Mansour, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe. Textes réunis et présentés par Laure Missir. Nouvelles Éditions Place, 339 p., 27 €


« Poésie / J’ai faim de ta chair » : Joyce Mansour se campe en ses poèmes affamée de mots, de signes, d’écrits entre lesquels elle nous invite à entendre les cris et se figurer les corps. Joyce Mansour affirme un « je », une voix singulière, empreinte de violence, de cruauté et de tendresse mêlées. Sa poésie se fait corps, chair, que la poète tantôt caresse, tantôt agresse, mutile ou dévore. Ce corps-à-corps saisissant, complexe à bien des égards, s’impose à la lecture de son œuvre poétique et théâtrale, aussi bien dans ses Œuvres complètes, publiées aux éditions Actes Sud en 1991 et republiées en 2014 chez Michel de Maule, qu’à travers ces Spirales vagabondes inédites ou jusqu’alors inaccessibles.

Les premiers lecteurs de Mansour, parmi lesquels André Breton, qui loue « le parfum d’orchidée noire, ultra noire » de ses poèmes, ou, plus tard, André Pieyre de Mandiargues, qui relève « une violence que l’on dirait provocatrice », ne s’y sont pas trompés. S’ajoute à ces lectures un regard orientaliste longtemps porté sur l’œuvre de la poète d’origine égyptienne : « tubéreuse enfant du conte oriental », c’est ainsi que Breton la nomme encore. L’œuvre de Mansour semble ainsi s’être refermée et figée autour de réceptions parfois réductrices, comme le note Laure Missir, auteure de Joyce Mansour. Une étrange demoiselle (2005), dans sa préface salutaire : « Son œuvre a choqué, choque encore ceux qui la réduisent à sa composante érotique […] ou bien parlent avec condescendance de ses poèmes écrits par… André Breton (il y a là un paradoxe révélateur de l’indigence de ces commentaires) ».

Joyce Mansour, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe

Joyce Mansour vers 1950, par Man Ray

Laure Missir tente ainsi de rouvrir, par la réunion et la présentation de ces textes, l’œuvre de Joyce Mansour dans toute sa complexité et son ambiguïté. Loin d’être seulement l’amie inconditionnelle de Breton entre 1956 et 1966, ou « la femme-poète » du groupe, Joyce Mansour c’est un parcours d’écriture unique, entre poésie et peinture, que le présent travail éditorial laisse mieux percevoir.

Le beau titre de cet ensemble de textes, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe, annonce d’emblée l’aspect mouvant de son œuvre et les lignes qu’elle dessine, à la frontière de l’écrit et de l’image. Spirales, parallèles labyrinthiques, ce sont bien des lignes paradoxales qui donnent corps à ses textes : « Je suis toujours ma route / Parallèle / À celle qui / N’existe / Pas ». La classification choisie suit un parcours libre, à l’image de celui de la poésie de Mansour. Affranchi des normes, ce choix offre une forme de cartographie poétique intemporelle, de la poésie comme cri singulier à la poésie collective pratiquée au sein du groupe surréaliste. Il souligne une volonté louable de libérer l’œuvre de ses carcans anciens et de lui redonner sa juste place. Les titres des différentes parties, repris à des séries de titres ou d’expressions de Joyce Mansour elle-même, révèlent d’ailleurs avec finesse et placent au premier plan sa proximité avec la peinture, le dessin, et les divers arts visuels. Des « Dessins de trottoirs » et des « Voyages en kaléidoscopes » jusqu’aux « Nouvelles pistes d’envol » et au bel ensemble « J’ai suivi la route parallèle », l’image visuelle vient se mêler à l’image poétique, dans un tressage ambigu.

Si le classement témoigne d’une grande finesse de lecture de l’œuvre de Joyce Mansour, et d’une évidente empathie à son égard, on pourra pourtant regretter un certain manque de cadre critique nécessaire à la juste saisie de l’œuvre. Les « Notes organiques » placées à la fin de l’ensemble incarnent l’ambivalence de cette entreprise éditoriale. Ces notes poétiques et sensibles nous apportent de précieux renseignements sur une œuvre surréaliste particulièrement riche, et sont d’autant plus nécessaires que les deux éditions des Œuvres Complètes de Joyce Mansour souffrent encore d’une absence criante d’appareil critique ; elles suivent pourtant un modus operandi peu convaincant, justifié par Laure Missir dans sa préface : « Des notes que nous avons choisi de ne pas indexer pour ne pas entraver la respiration des textes […]. Elles sont rassemblées en fin de volume. Que vous preniez à droite ou à gauche, toujours le monstre vous guette, car l’écriture de Joyce Mansour n’a jamais cessé d’être une menace pour la logique et ‟la bête folle de l’usage” ».

Joyce Mansour, Spirales vagabondes et autres parallèles inédites en labyrinthe

Un classement numéroté et un cadre critique plus formel et précis auraient-ils empêché le lecteur de se perdre dans cette œuvre rétive à toute tentative de rangement et de classification ? Laure Missir reconnaît avec honnêteté la complexité de cette tâche éditoriale face à une œuvre qui résiste souvent à la prise de recul : « De tentative en tentative, ces textes n’ont jamais cessé d’opposer leur résistance. […] Formellement, le livre qui laisserait son lecteur libre de jouer avec des combinaisons multiples n’existe pas encore ».

Ces flottements sont en effet les témoins d’une œuvre qui ne se laisse pas faire, qui se meut sans cesse, et qui échappe pour partie au discours critique. La grande force de cette édition réside sans nul doute dans le fait de souligner et d’accompagner ces mouvements en donnant à lire et en rassemblant des textes trop peu connus sur la peinture. Amie de Matta, de Pierre Alechinsky, de Jorge Camacho ou encore de Wifredo Lam, Joyce Mansour prend part à leurs expositions à travers des textes poétiques singuliers. Ni tout à fait poèmes, ni textes de critique d’art à part entière, ils semblent écrits contre tout cadre, mais non contre toute forme. Ces textes sur les peintres et sur leur travail pictural apparaissent comme des espaces de réflexion uniques sur l’invention d’une langue mouvante de l’image et des corps qui la font ou la défont. Les poèmes dédiés au peintre cubain Wifredo Lam sont parmi les plus beaux, comme ce « Lam du monde » : « Lire la jungle / Dans le désert libre et farouche / Soli-terre / Invoquer l’infernal / Dans un bain de cheveux lisses / Manger la forêt ».

Ces Spirales vagabondes redonnent toute leur place à ces textes marqués par des amitiés artistiques multiples (on peut encore citer Georges Henein, Robert Lebel…), qui sont aussi le miroir d’un paysage littéraire et pictural français de la seconde moitié du XXe siècle. À travers ces textes, se construisent une voix forte et un regard acéré, avide de nouvelles formes et de mouvements. Les liens qui unissaient Mansour au poète et peintre Henri Michaux, dont on peut lire la suite inédite de l’un de ses plus beaux hommages, prennent ici un sens tout particulier : « Le rire sardonique explose par saccades / Dans la gorge du volcan / Réveil / Féerie glorieuse du carnage / L’idée fixe se noie dans le lavabo / L’herbe noire baisse la grille / Seul le spasme est destructeur / Le rire est le feu de l’homme » (« Le Grand Jamais »).

Jeanne Bacharach

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