Dépression, soleil couchant

Mon temps libre, de Samy Langeraert, n’est pas vraiment un roman, même s’il est étiqueté « premier roman ». Plutôt un récit instrospectif, la description minutieuse et musicale d’une dépression dans un Berlin fantomatique.


Samy Langeraert, Mon temps libre. Verdier, 96 p., 12,50 €


Elle ne serait pas nommée qu’on la devinerait quand même, humerait, sentirait partout, entre les mots du texte, dans le creux d’une phrase, sa façon insidieuse de prendre possession des lieux, des êtres, des objets. Et puis il y a le regard qui se pose dessus, agit comme un fixateur ou un révélateur : « J’ouvre les yeux et tout est encore là, chaque chose à l’endroit où elle était hier, au millimètre près, le téléphone et les lunettes sur la table d’appoint, le journal replié par terre, contre la plinthe, le mouchoir figé dans une forme étrange – simple sculpture de morve et de cellulose –, les chaises, le tabouret, les murs, les fenêtres et les rideaux : même la lumière a cette allure mi-blanche, mi-grise depuis des jours, cet éclat fatigant qui ne s’efface devant rien et qui estompe les choses plutôt qu’il ne les met en évidence. »

Samy Langeraert, Mon temps libre

Samy Langeraert © Guka Han

La dépression, puisqu’il s’agit d’elle, est le thème – on pourrait dire musical – de Mon temps libre de Samy Langeraert, pas vraiment un roman, plutôt un récit introspectif, une descente légère-lente dans un sas, un puits temporel. Comme une stase existentielle : « Ni ici, ni ailleurs : nulle part, rayé de la carte, sur un balcon flottant au beau milieu du vide, avec mes plantes aromatiques, mes fleurs, mes moineaux et mes guêpes, mes coups d’œil, mes questions, mes enfants qui pépient dans le square. »

De loin en loin, c’est le souvenir d’un amour qui s’émiette, la vision d’une ville (ici Berlin) et d’une autre (là-bas Paris) qui s’amenuise, la pratique d’une langue avec une autre qui s’assèche : « je dois reconnaître que même les traductions en apparence les plus pénibles ne m’ennuient pas. C’est très étrange : leur contenu disparaît, il ne reste qu’un squelette, les éléments logiques, une chaîne de sens à démonter là-bas et à remonter ici avec des mots à soi, les mots et les formules appris par cœur depuis l’enfance, et peu importe ce dont elles parlent, elles m’accaparent et font passer les heures pratiquement sans accroc ».

D’une dépression, l’auteur aurait pu trop évidemment tirer un texte… dépressif, voire dépréciatif. Mais il n’en est rien. Le caractère neutre, la matité des sentiments prennent progressivement corps, deviennent  matière à peindre, dépeindre. Dépression, soleil couchant : « Je ne respire plus que dans un sens, seulement vers l’extérieur, j’avale de l’air sans l’inspirer vraiment : des semaines d’expiration passées à regarder le gris, le bleu du ciel tourner au blanc, au rose ou au bleu nuit, la neige se contracter, le vent secouer bêtement les antennes sur les toits. »

Samy Langeraert, Mon temps libre

Alexanderplatz, Berlin © Matthias Ripp

Devant le renard dans la nuit berlinoise comme devant sa dépression se tient le Je du récit. L’image est précise, longue, belle, celle d’une présence visible-invisible qui se laisse tout juste entendre, à peine capturer. Citons-la dans son entier (lecteur, nous avons notre temps, nous aussi…) : « Il y a une règle tacite que la plupart des gens d’ici respectent : à la vue d’un renard, ne plus bouger, jouer au jeu de la statue. On reste cloué sur place et on recueille ses faits et gestes, on le regarde qui nous observe, sur le qui-vive, puis qui se détourne et trotte de cette manière rebondissante, comme sur un trampoline, qui renifle un pare-chocs, un pneu, avant de repartir en pivotant sur un axe invisible. La lumière jaune d’un lampadaire colore sa robe toute sale et on peut voir ses côtes former de petits vallons sur sa poitrine. Il est si maigre qu’on dirait un collage. Il passe d’un coin à l’autre, traverse la rue en diagonale, longe le trottoir comme un piéton discipliné puis disparaît par le trou d’un grillage dans les buissons d’un terrain vague. Les renards n’en savent rien, ou n’en ont rien à faire, mais moi, qui suis rempli d’idées artificielles, je ne peux pas m’empêcher de penser qu’ils délivrent un message et donnent à la nuit une valeur, un sens qu’elle n’aurait pas sans eux. En leur présence, elle me paraît plus fine, plus fraîche, et les mille petits bruits confus, dissous et oubliés qui la composent me semblent bien plus distincts : celui du vent, si faible soit-il, des emballages qui frottent la pierre du caniveau, des feuilles tombées qui traînent et crissent un peu, des fenêtres refermées, du moteur des voitures qui roulent au pas… Et le silence aussi devient plus manifeste : c’est comme si les renards le libéraient ou l’étoffaient en tirant sur les rues une couverture de feutre. »

Où se tapit la vraie vie dans Mon temps libre ? Dans les lettres qu’un couple de retraités, Ilse et Ulrich, envoie à une tante Lucienne, une Marie-Pierre lointaines et que traduit consciencieusement le narrateur ? Une lettre pour une autre, en quelque sorte. Mais trompeuse, aussi, peut-être. Comme l’est la fin du livre : le retour à Paris, la neige qui a fondu, le renard qui a pris l’apparence d’un chat tigré. Toutes images qui semblent renaître d’autres images. Mais pour combien de temps ?

Roger-Yves Roche

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