Sauver un palais

La première pierre du Palais de Justice de Bruxelles fut posée le 31 octobre 1866 sous le règne de Léopold II. L’édifice a été inauguré 17 ans plus tard, après la mort de son architecte Joseph Poelaert. Il est plus vaste que la Basilique Saint-Pierre de Rome. Son état s’est dégradé à la fin du XXe siècle et une de campagne de restauration du bâtiment a été entamée il y a une trentaine d’années. Elle n’est toujours pas terminée et le Palais est recouvert d’échafaudages depuis des dizaines d’années… Bruxelles a « mal à son palais ».


Jean-Pierre Buyle, Dirk Van Gerven et Mikel Goldrajch (coord.), Demain. Le palais de justice. Fondation Poelaert & Les Impressions nouvelles, 112 p., 29 €


Depuis la publication de la première édition du Guide des Cités (1996), les chercheurs savent qu’il existe quelques rares points de passage entre la Terre et les Cités obscures. Cet univers, parallèle au nôtre, a été découvert par les illustres Benoît Peeters (scénario) et François Schuiten (dessin) qui en ont fait une bande dessinée culte, Les Cités obscures, dont la maison d’édition, Casterman, édite actuellement une magnifique et indispensable intégrale en quatre volumes. Mais revenons à la question des passages. « Ils sont d’une rare complexité et ont déjà donné lieu à d’innombrables supputations », nous expliquent les deux spécialistes qui ont décidé de publier ce Guide, en marge de la série, « pour corriger les nombreuses inexactitudes qui circulent sur ce monde mystérieux ».

Peeters et Schuiten reviennent sur la similitude, à quelques détails près, entre le Palais de Justice de Bruxelles en Belgique, et le Palais des Trois Pouvoirs de Brüsel, l’une des capitales obscures. Selon eux, « une porte les relie l’un à l’autre, permettant un Passage dans les deux sens ». Et d’expliquer que le caractère exceptionnel de l’édifice démesuré conçu par l’architecte Joseph Poelaert, « la plus vaste accumulation de pierres de taille qui existe en Europe », n’aurait été qu’un artifice pour abriter ce passage vers Brüsel…

Visible plusieurs kilomètres à la ronde, lorsqu’on arrive à Bruxelles par le sud, on ne peut pas manquer ce « colosse dantesque » surplombant l’historique et populaire quartier des Marolles. Ce sont ses habitants, furieux de la construction de ce « monstre » et des expropriations qui l’ont précédée, qui ont surnommé Joseph Poelaert « schieven architek » (architecte tordu) qui est resté une cinglante insulte dans le patois typique du quartier : le Brusseleer.

Jean-Pierre Buyle, Dirk Van Gerven et Mikel Goldrajch (coord.), Demain. Le palais de justice

Véritable glorification architecturale du pouvoir judiciaire et du droit, le Palais de Justice de Bruxelles tombe maintenant littéralement en ruine. « Les plafonds s’écroulent, des pierres se détachent des façades, des arbres poussent sur les toits… Il pleut à l’intérieur. De la moisissure s’étale sur les murs des salles d’audience »… Il a été classé en 2016 parmi les 50 monuments les plus menacés au monde par l’ONG World Monuments Fund

Après avoir proposé des pistes sérieuses et concrètes de rénovation dans un livre paru en 2015, la Fondation Poelaert, qui œuvre depuis 2011 pour une restauration rapide du Palais de Justice, a proposé à cinquante artistes belges, et non des moindre, de donner leur vision du monument dans le futur. Plasticiens, auteurs de bande dessinée, illustrateurs et photographes se sont donc penché sur ce lieu gigantesque pour un livre qui se veut un « manifeste politique destiné à tous ceux qui doivent aider à sauver ce bâtiment hors norme et hors du temps. Pour lui redonner une fierté et le sortir enfin de ce sarcophage d’échafaudages qui l’asphyxie »…

Au-delà d’une situation totalement pathétique (pour réparer les premiers échafaudages, abimés par la pluie et le vent, maintenant soudés au bâtiment, il aura fallu construire de nouveaux échafaudages contre les anciens), c’est l’inertie des pouvoirs publics et l’indifférence des politiques que déplore la Fondation. Selon elle, « les ministres successifs ignorent totalement le vaisseau Poelaert. » Alors, tout en poursuivant son travail de réflexion et d’influence auprès des autorités et des acteurs de justice, la Fondation appelle les artistes à joindre leur « forces vives » au combat.

Jean-Pierre Buyle, Dirk Van Gerven et Mikel Goldrajch (coord.), Demain. Le palais de justice

« La culture nous permet de réenchanter la ville. L’art nous autorise à transgresser le réel et à libérer les émotions », écrivent Jean-Pierre Buyle et Dirk Van Gerven en introduction de l’ouvrage, avant que les créateurs expriment « leur perception de la justice et ses perspectives », et mettent en scène « le palais de justice Polaert tel qu’il pourrait être à la fin de ce siècle, quand il aura deux cents ans. » L’imagination débridée de nos cinquante illustrateurs dévoile ainsi un Palais de Justice sous forme de labyrinthe, de boite de nuit, d’arche de Noé ou d’une montagne de livres et de dossiers aux feuilles s’envolant dans le ciel agité de Bruxelles.

Sous les coups de crayons, de ciseaux et de pinceaux, le palais explose, brûle, se transforme, mute, s’enlise ou s’envole. Sous l’œil des photographes, il se redécouvre, vu du ciel ou des sous-sols, puis se travestit. Transformé en fusée ou en machine de guerre, il rend hommage à Hergé, à Jacobs et à Wells. Le palais se noie, ou s’enlise comme dans le terrible final du film La Planète des singes. Bien sûr, on le retrouve souvent en champ de ruines, ou bien végétalisé, oublié, virtualisé, livré aux chats. Mais les graphistes ont également ressorti règles et compas et se sont penchés sur l’architecture incroyable du monument.

Les auteurs nous donnent également leur vision d’une Justice nue et fatiguée, aveugle, à qui l’on cache le délabrement de son temple… Et parce qu’il vaut mieux en rire, on apprendra que dans le futur, les échafaudages incrustés ont été désignés patrimoine mondial de l’humanité par l’Unesco ou que le gouvernement belge a finalement décidé de transformer le palais en musée de l’échafaudage ! Espérons que le message de la Fondation Poelaert soit enfin entendu. Ce beau livre aura ainsi contribué à sauver le Palais de Justice de Bruxelles.

Olivier Roche

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