Loup, y es-tu ?

Après l’ours et le cochon, le bestiaire de Michel Pastoureau s’enrichit d’un nouvel hôte. Nombre des fauves légendaires évoqués ici nous sont déjà familiers, de la louve romaine à Ysengrin, du dévoreur de mères-grand au Blitz Wolf de Tex Avery, mais le livre et sa riche iconographie réservent encore de jolies surprises. Idéal pour raconter des histoires au coin de l’âtre en faisant griller des marrons.


Michel Pastoureau, Le loup. Une histoire culturelle. Seuil, 160 p. 19,90 €


Le loup inaugure une série que Pastoureau entend consacrer à la vingtaine d’espèces animales qui jouent un rôle majeur dans l’histoire culturelle européenne. Ce premier volume, nous dit-il, est le fruit de quarante ans de cours et de recherches, prolongement d’une thèse sur le bestiaire héraldique au Moyen Âge. Depuis quelques décennies, la réapparition de l’animal dans nos campagnes a relancé les querelles sur sa nature vorace et sanguinaire, que contestent ses défenseurs : « le loup n’est pas un mangeur d’hommes, le loup est innocent de tous les crimes dont l’ont accusé les historiens ! ».

Or, d’après les récits les plus anciens, il en aurait pourtant commis de belles, à peine moins que les humains cependant, tel Lycaon, changé en loup pour avoir servi la chair d’un nourrisson à la table des dieux. L’homme est un loup pour l’homme, c’est bien connu, mais qui se souvient que l’adage apparaît d’abord dans une pièce de Plaute, La comédie des ânes ? Deux loups couchés aux pieds du redoutable Odin veillent sur les cadavres des guerriers, avant qu’un loup monstrueux, Fenrir, ne dévore le maître des dieux, mettant ainsi fin à son monde et à celui des humains. La terreur que le loup inspire à travers les âges est illustrée dans une foule de manuscrits, gravures, bas-reliefs, bronzes, mosaïques, mais son image n’est pas uniformément négative, loin de là. Gengis Khan aimait se dire « fils du loup bleu ». Une légende commune à l’Asie et à l’Europe allège le tableau de ses noirs méfaits : la lune curieuse de découvrir le monde d’en bas s’est prise dans les branches d’un arbre, dont un loup vient la délivrer. Ils s’éprennent l’un de l’autre mais elle s’enfuit au petit matin et, depuis, il hurle toutes les nuits, la suppliant de revenir sur terre. Aux sources de la fondation de Rome, la louve qui a sauvé les jumeaux Romulus et Rémus est honorée comme une figure tutélaire pendant la fête des Lupercales, mais apparemment elle fait exception dans la symbolique romaine, où le mot lupa désigne à la fois la femelle du loup et la prostituée. Pour les Pères de l’Église, le loup est le pire animal de la Création, peut-être parce que la rage qui sévit en Occident l’a rendu beaucoup plus dangereux – la plus ancienne version connue du Petit Chaperon rouge date de l’an mille. Les clercs du haut Moyen Âge le représentent la gueule armée de grandes dents qu’ils assimilent au gouffre de l’enfer. Ce qui n’interdit pas d’utiliser chaque partie de son corps à des fins thérapeutiques. Encore faut-il le capturer, et pour cela suivre, par exemple, la méthode d’encerclement détaillée par Gaston Phébus dans son Livre de chasse.

Michel Pastoureau, Le loup. Une histoire culturelle

Enluminure d’inspiration bourguignonne représentant le « loup d’Orléans » et le « lion de Bourgogne », XVe siècle, Bibliothèque nationale de Vienne

Non content d’être féroce, le loup se pare de tous les vices humains : couardise, fourberie, paresse, avarice. Seule la grande vertu des saints permet parfois de le domestiquer, ainsi saint Malo qui lui fait porter ses bagages pour le punir d’avoir englouti sa mule, saint François qui amadoue « frère Loup » à Gubbio, ou encore saint Loup vainqueur des forces du mal, et toute une galerie de saints de moindre envergure spécialisés dans la protection contre cette bête malfaisante. Autre arme efficace, le ridicule : dans les ramifications du Roman de Renart, composées par une vingtaine de clercs au tournant du XIIIe siècle, Ysengrin, très fort et très sot, est toujours humilié et roué de coups, toujours dupe du rusé goupil. C’est aussi un mari trompé, comme dans nombre de fabliaux contemporains. L’ouvrage semble correspondre à une période de relative accalmie. À l’époque moderne, la peur du loup redeviendra une angoisse permanente dans la vie rurale.

Coïncident aussi avec Le Roman de Renart les histoires de loups-garous, victimes d’un mauvais sort ou d’une maladie héréditaire, dont la nature sauvage reprend le dessus les nuits de pleine lune. Pour l’Église, ce sont des déviants, des suppôts de Satan. Là on aimerait que Pastoureau nous en dise un peu plus sur leurs avatars littéraires, les légendes inspirées par l’excommunication de Jean sans Terre, le lycanthrope de La Duchesse de Malfi, ou renvoie aux travaux fondateurs d’Ernest Jones sur le cauchemar. Jean Bodin, souvent salué comme le premier historien moderne, raconte avec le plus grand sérieux qu’en l’an 1542 un si grand nombre de loups-garous se rassemblèrent sur la place de Constantinople que l’empereur sortit avec sa garde et en chassa cent cinquante de la ville sous les yeux du peuple.

Michel Pastoureau, Le loup. Une histoire culturelle

Heinrich Leutenemann ou Carl Offterdinger, illustration de « Le loup et les sept jeunes enfants ». Fin du XIXe siècle, Harke

Les chapitres suivants cataloguent les occurrences du loup dans la toponymie – lieux-dits, patronymes –, l’héraldique, et plus récemment, avec des connotations positives, les emblèmes de clubs sportifs, les logos commerciaux, où il est souvent réduit à une tête aux yeux flamboyants. Dans les fables attribuées à Ésope, qui se sont en fait accumulées au cours de plusieurs siècles, comme chez ses successeurs, le loup partage avec le lion et le renard la vedette d’épisodes où il tient généralement le mauvais rôle, y compris chez La Fontaine. Au fil des reprises, les portraits d’animaux se transmettent avec des caractères immuables – lion généreux, renard rusé, ours gourmand, âne borné, singe malin, loup « voleur, menteur, lâche, cruel et sanguinaire ». Les contes traditionnels lui ajoutent une dose supplémentaire de sauvagerie et quelques connotations sexuelles. On retrouve la couleur rouge dans le plus célèbre, celui de Perrault, censée ici éloigner les forces du mal, qui se termine par la victoire du loup. Chez les frères Grimm, il avale encore la grand-mère et la fillette, mais un chasseur vient à point lui ouvrir le ventre et les libérer. Au passage, le spécialiste des couleurs lance un coup de patte à l’interprétation de Bettelheim qu’il trouve inutilement racoleuse, où la jeune fille aurait « rencontré le loup », et perdu seulement son innocence : dans la symbolique médiévale, ce n’est pas le rouge mais le vert qui est associé aux premiers émois sexuels. Ce qui compte en priorité dans nombre de récits, contes ou fables, c’est leur construction autour de trois pôles chromatiques, rouge, blanc et noir, le loup représentant le pôle de la mort alors que dans la nature son pelage n’est jamais noir.

En période de famine, les bêtes fauves se rapprochent des villages, et les loups entrent plusieurs fois dans les villes au cours d’hivers particulièrement rigoureux. D’après les registres paroissiaux, ils deviennent un véritable fléau, faisant des ravages dans les troupeaux, s’attaquant parfois aux humains, dévorant des cadavres de soldats : « Le nier, comme font aujourd’hui certains éthologues et zoologues, est malhonnête ». Simplement, les loups d’aujourd’hui ne sont pas les loups d’autrefois, et la vie des campagnes a changé depuis la fin du Moyen Âge. La chasse s’organise pour tenter de les éradiquer, comme en témoignent de nombreux livres de vènerie. Le loup figure en tête d’une masse d’informations recueillies d’abord par des prêtres soucieux de lutter contre les superstitions de leurs ouailles, puis par des folkloristes, ethnologues et membres de sociétés savantes, jusqu’à la Première Guerre mondiale.

Michel Pastoureau, Le loup. Une histoire culturelle

La Bête de Gévaudan, gravure parue dans le London magazine, 1765.

Le plus célèbre de ces animaux cruels, la Bête du Gévaudan, fait des ravages dans plusieurs provinces, s’attaque aux humains plutôt qu’au bétail, mobilise l’opinion nationale et tient en échec les meilleurs louvetiers de Louis XV pendant trois ans avant d’être abattu par un paysan. Elle aurait tué plus de cent personnes, en majorité des jeunes filles et des fillettes, mais Michel Pastoureau ne s’attarde pas sur cet aspect susceptible d’intéresser les racoleurs. Parmi les récits de l’époque, les plus sages suggèrent qu’il pourrait s’agir de plusieurs loups, probablement enragés. On pense alors à juste titre qu’ils peuvent contaminer les humains, mais il faudra attendre Pasteur et son vaccin antirabique pour arrêter la propagation du mal et de la terreur.

Aujourd’hui, le loup « démythifié, assagi, revalorisé » apparaît souvent moins dangereux et détestable que les hommes. Pastoureau situe le début du renversement de tendance au Livre de la jungle de Kipling qui va inspirer les meutes de jeunes louveteaux du scoutisme, et place Mowgli dans une lignée d’enfants sauvages, légendaires ou réels, élevés par des animaux. Au temps de la ruée vers l’or, les héros les plus attachants de Jack London sont des loups et des chiens-loups. Dernier avatar évoqué ici, le loup lubrique de Red Hot Riding Hood, qui manque se faire violer par la grand-mère du Petit Chaperon rouge.

Pastoureau ne prétend pas dresser une liste exhaustive des loups qui peuplent notre littérature et revêtent chaque fois des teintes différentes, chez Vigny, Dumas, George Sand, Daudet, les premiers noms qui viennent à l’esprit, ou plus près de nous Fred Vargas, Daniel Pennac, Nicolas Vanier et, outre-Manche, sans s’aventurer plus loin en Europe, Bram Stoker, Angela Carter, Ted Hughes, ou les innombrables films et BD qu’ils ont inspirés. Ses paragraphes de conclusion s’inquiètent de voir les travaux des historiens remis en cause par des avocats trop zélés de la cause animale : « Bientôt ce ne sera plus seulement l’Histoire mais peut-être toutes les sciences humaines qui seront contestées et dénigrées par un certain positivisme grandissant des sciences naturelles et biologiques. » Si l’on peut regretter que Pastoureau ne pousse pas plus loin l’analyse de ses récoltes, il apporte ici toutes les nuances requises à l’établissement de cette figure paradoxale et troublante qui continue de hanter notre imaginaire.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Dominique Goy-Blanquet

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