Lispector à neuf

Après les traductions inédites de l’œuvre de Clarice Lispector en anglais en 2012, et l’édition intégrale de ses nouvelles en français en 2017, il était temps de donner une nouvelle vie en français à ses romans. La parution de deux retraductions remarquables d’Água Viva et de Près du cœur sauvage et la réédition d’Un souffle de vie (pulsations) répondent à ce besoin. Ce qui rejoint un sujet commun à ces textes brillants : l’énigme de la naissance, de la différenciation, du neuf.


Clarice Lispector, Água Viva. Édition bilingue. Trad. du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison. Des femmes/Antoinette Fouque, 205 p., 17 €

Clarice Lispector, Près du cœur sauvage. Trad. du portugais (Brésil) par Claudia Poncioni et Didier Lamaison. Des femmes/Antoinette Fouque, 252 p., 18 €

Clarice Lispector, Un souffle de vie (pulsations). Trad. du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot. Des femmes/Antoinette Fouque, 208 p., 13 €


Une histoire racontée par Olga Borelli, amie et éditrice de Lispector, est connue : Água Viva est le seul roman pour lequel Clarice Lispector a hésité avant de l’envoyer à son éditeur. Avec moins de cent pages et des paragraphes discontinus et fragmentaires, ce texte frappe d’abord par son effet de spontanéité, par l’impression forte qu’il donne d’avoir été écrit rapidement et de ne pas avoir été édité. Dans une première lecture, on peut à peine percevoir les années de travail intense que Lispector a consacrées à ce roman. On peut presque ignorer que le triple effet de naturel, de brièveté et d’inachèvement a été soigneusement réfléchi et travaillé à partir d’une méthode de composition ou plutôt de décomposition : la suppression quasi chirurgicale des éléments qui pourraient renvoyer à une intrigue, à un fil causal, à l’idée de la langue comme illustration ou description, à un récit personnel de vie. « Je ne vais pas être autobiographique », dit la peintre anonyme qui narre Água Viva, « je veux être “bio” ». Ainsi s’annonce un projet : inventer une langue qui opérerait l’identification totale entre l’expression et la vie impersonnelle ; entre le souffle (avant l’écriture même) et ce que sa narratrice appelle le it. Projet pour lequel le syntagme água viva est plus l’énonciation d’une impulsion qu’une désignation : le magma à partir duquel s’élance le vivant.

Considérons le choix dans les traductions en français, la nouvelle et l’ancienne – c’est le cas aussi dans la traduction en anglais –, de garder le titre original, Água Viva. Ce terme, qui en portugais signifie « méduse », se lit littéralement comme « eau vive » et est le lieu d’une riche polysémie. Si on l’entend comme « méduse », il renvoie au vocabulaire de l’eau (jus, plasma, placenta, nectar, huître, lait, salive, fluides, marais, succulence), à la constitution « aqueuse » de la phrase de Lispector, aux nombreux adjectifs et adverbes qui flottent aux côtés des noms, à ses récits apparemment sans unité, sans ordre et sans structure, dont on s’est moqué à la sortie de Près d’un cœur sauvage. Si l’on entend le terme plutôt comme « eau vive » (ce qui est habilement suggéré par le maintien du titre Água Viva dans les traductions, et fait ressortir son sens littéral en portugais), prime l’image du mélange confus – vie et production de vies.

Clarice Lispector, Près du cœur sauvage

Clarice Lispector © Archives familiales

Décrire, raisonner, illustrer, argumenter, expliquer : à ces fonctions normatives qu’on peut attribuer à la langue, Água Viva et Un souffle de vie (pulsations) opposent sans cesse la possibilité d’une écriture qui dirait directement la respiration commune à tous les êtres vivants, qui ferait résonner la vibration et l’électricité du monde. À une langue qui a du sens s’oppose une expression plus proche de la peinture non figurative ; à la mathématique basse des algorithmes et des statistiques, Lispector oppose les chiffres raréfiés et angéliques. Ceux-ci seraient, comme disent Angela Pralini dans Un souffle de vie et la peintre d’Água Viva, « mouvement pur », « derrière ce qui est derrière la pensée ». Ce qui se concrétise dans le ton inimitable de la voix d’Angela Pralini : à la fois enfant effrayée, chienne parlante, sainte en colère.

De l’océan indifférencié, illogique et non domesticable, du neuf peut naître. Ce qu’on appelle état de grâce peut être chez Lispector autant la dissolution dans l’atopie que la lente séparation qui en découle. S’en détacher, geste proche du retour de l’état méditatif, serait le propre de l’écriture, ce qui oriente vers l’individuation. Une ère à venir reste à l’horizon, où tous les êtres vivants se retrouveraient attachés les uns aux autres, rendus égaux en ce qu’en eux vibre le it aqueux ; et où tous se retrouveraient séparés, car pleinement individualisés, avec leurs particularités et leurs souffles propres.

Clarice Lispector, Près du cœur sauvage

Clarice Lispector © Archives familiales

Cela dit, la nouvelle traduction d’Água Viva, due à Claudia Poncioni et Didier Lamaison, n’est pas si éloignée de l’ancienne, de Regina Helena de Oliviera Machado. Plusieurs passages restent inchangés, et ce qui s’opère est plutôt le perfectionnement à partir de petites différences qu’une démarcation radicale. Le fameux « instante-já » (« instant-déjà » dans la version de Machado) devient « instant-ci » dans la version de Poncioni et Lamaison. Quelques mots changent çà et là ; des virgules ont été ajoutées ou supprimées ; des italiques qui n’existaient pas dans le texte original ont été supprimés ; des guillemets présents dans le texte en portugais, absents dans la première traduction, sont de retour. La première traduction comptait de nombreuses maladresses difficilement excusables : la narratrice dit par exemple à un moment : « É o seguinte », ce qui avait été traduit littéralement par : « C’est ce qui suit » avant de devenir un beau « Soyons clairs » dans la nouvelle traduction. Si de telles modifications sont bien venues, quelques maladresses ont été parfois « trop » corrigées. Par exemple, la phrase « É-se. Sou-me. Tu te és » (« On s’est. Je me suis. Tu t’es », dans la première traduction) est devenue : « On est. Je suis moi. Tu es toi », ce qui donne une phrase bien moins étrange et efface l’usage particulier que Lispector faisait des enclitiques, avec leur pouvoir d’évoquer distraitement et fugacement l’impersonnel du it. « Uma minha secreta nostalgia » devient « une de mes secrètes nostalgies », au lieu du déconcertant « une mienne sécrète nostalgie » de la première traduction, qui avait l’avantage de sonner aussi peu français que l’extrait original sonne peu portugais. Ces cas et quelques autres indiquent une traduction plus lisible, fluide et élégante, certes, mais aussi, parfois, un peu plus lisse, ce qui est dommage s’agissant d’un texte qui souligne quasiment à chaque page sa volonté d’être rude, maladroit, laid et tremblotant. Cela n’empêche pas la langue de Lispector de briller dans la nouvelle traduction.

Pour les années à venir de la dictature militaire, qui s’annoncent homogénéisantes et gratuitement violentes, l’œuvre de Lispector ne perd rien de sa portée politique, rarement soulignée. Son roman est une affirmation de la différence qui découle de la séparation : « Calme, joyeuse, plénitude sans fulmination. Tout simplement je suis moi. Et tu es toi. C’est vaste, ça va durer » ; l’hétérogène y apparaît sous le signe de la plus grande force, comme la conséquence inévitable de la naissance. Dans sa façon sidérante de sublimer toutes les violences en les transformant en sérénité, ce qui ne peut venir que du contact intime avec la source de la violence – l’água viva indifférenciée et sans commencement que nous avons tous en nous, et qui ne peut conduire qu’à une compréhension brève mais osmotique et profonde du vivant, et à la littérature –, son roman transforme le futur de la dictature en passé.

Luciano Brito

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