Le prisme sensible de Clarice Lispector

Les nouvelles de Clarice Lispector ne se ressemblent pas, en un vaste jeu d’échelles qui font gravir et désescalader les stations du plus grand mal-être à la plénitude la plus totale, et réciproquement, et tous les âges de la vie en même temps, de la violence sexuelle à l’amour le plus serein et le plus lumineux. Elles compliquent une définition du genre, déroutent l’assignation à une forme, font place au débord et au scalpel tout ensemble dans le genre du bref.


Clarice Lispector, Nouvelles. Édition complète. Trad. du portugais (Brésil) par Jacques et Teresa Thiériot, Claudio Poncioni et Didier Lamaison, Sylvie Durastanti et Claude Farny, Geneviève Leibrich et Nicole Biros. Introduction et note bibliographique de Benjamin Moser (trad. de l’anglais par Camille Chaplain). Des femmes-Antoinette Fouque, 478 p., 23 €


Au fil de la lecture, l’expérience se modifie, le tempo évolue, le format aussi. Le lieu intime des premiers textes, leur intériorité saturée, instable, omniprésente, font comme une pellicule ou une surface entre les êtres qu’on ne cesse de questionner dans sa porosité sans qu’elle exclue pour autant la façon dont ces mêmes êtres sont étanches l’un à l’autre, la façon dont ils ne coïncident pas tout à fait, ou de manière trop fugitive pour s’accompagner durablement, la façon dont leurs manières de pensées ne se recouvrent jamais totalement, la façon dont ils demeurent un mystère entier, une énigme infinie, une sorcellerie l’un pour l’autre, se connaissant de ne pas se connaître. On peut être seule à deux ou accompagnée et solitaire tout ensemble, amoureuse d’un amour qui n’en est pas un et qu’on peine à reconnaître comme tel, ou encore on peut désaimer ce qui est le propre de l’amour, aimer totalement l’homme étranger, ses bottes et son chapeau, comme un tout non détachable.

Certaines nouvelles se reprennent même l’une l’autre, celle d’après relisant celle d’avant avec humour et mettant l’écrivaine, ses personnages et ses fragments, dans la tête d’une jeune femme lectrice de l’œuvre déjà écrite et qui saisit la vieille femme montée dans son wagon à la lumière du portrait écrit par Clarice Lispector d’une autre vieille femme. Ainsi, dans « Le départ du train », Angela Pralini cite la dernière phrase de « À la recherche d’une dignité », cette nouvelle qui raconte une journée particulière de Mme Jorge B. Xavier, soixante-dix ans, perdue dans le stade de Macaranã et péniblement rentrée chez elle, « peut-être fatiguée d’être un être humain ». La jeune fille assimile les deux femmes âgées, celle du livre et celle du wagon dans lequel elle se trouve : « La vieille était anonyme comme une poule, selon les termes mêmes d’une certaine Clarisse à propos d’une vieille sans pudeur qui se consommait d’amour pour un Roberto Carlos. Cette Clarisse était bien dérangeante. Elle faisait crier à sa vieille : il ! doit ! y ! avoir ! une ! porte ! de sooortie ! Et il y en avait une, en effet ». De là, on apprend à regarder Dona Maria Rita Alvarenga Chagas Zouza Melo (la femme du wagon) et ses frémissements extrêmes à la moindre attention qu’on lui porte dans le miroir mâtiné d’anonymat de Mme Jorge B. Xavier (la femme de la nouvelle précédente). Leurs trajectoires, touchantes, se touchent à leur tour, via l’expérience du délaissement : la première rejoint sa dernière demeure, « comme un colis qu’on se repasse de main en main », tandis que l’autre vit sa dernière journée – maquillée d’amour, de rides et de sensualité ; dans l’excès et la geôle invisible « du secret mortel des femmes âgées, elle « [brûle] de manger la bouche de Robert Carlos », son « amour », icône de son petit écran, elle qui « extérieurement […] était une chose ratatinée comme une figue sèche » et « au-dedans […] était comme une gencive humide, une gencive édentée et molle ».

Clarice Lispector, Nouvelles

Clarice Lispector

La « vitalité désespérée » (selon l’expression de Pasolini) de ces femmes est poignante, puissante, d’autant plus qu’elle s’astreint à dire la pulsion de vie dans les corps les plus fourbus qui soient, les plus ridés, les plus esseulés et marqués par les années, rompant le silence de la sensualité, l’émotivité du corps envieilli, cherchant les métaphores et les images organiques pour les dire. Elle saisit quelque chose qui était plus tranquille chez les grands-mères de Doris Lessing, assume le paroxysme et la dignité jamais regardée dans ces états d’âme et autres émotivités souvent maintenues taboues. On se tiendrait plus proche d’Alice Munro et de son art de la dérive, sa façon de ne pas fixer les protagonistes ni les longueurs de récit, et pourtant Clarice Lispector déploie une singularité totale et une acuité sans précédent dans ses écrits et ce travail sur les protagonistes inquiets. Sont guettés tout ensemble : fléchissement, déploiement, états oscillatoires, intranquillité constitutive, sujet qui ne semble pas tenu et tient de cette même nature instable et exploratoire, forte émotivité, processus d’emprise et de remise de soi à l’autre, achoppements, conscience aigüe de ce qui va suivre (agression, amour, abandon, etc.).

La remarquable diversité des âges et des situations de la vie rapportés à leurs sujets féminins donne une sensation d’exhaustivité, une satiété rarement égalée. Les très jeunes filles, l’entrée dans la sexualité, la découverte de l’amour, l’apprentissage dans la relation de couple, dans la maternité, sont d’autres thèmes, tous présents à des titres multiples. Les 81 ans et le « désir de jouir » ardent qui travaillent Cândida Raposo et la porteront à se faire jouir jusqu’à la mort, incarnée par le fantôme de son mari. L’amant de 17 ans de Madame Maria Angelica de Andrade (« Il va pleuvoir »), l’absence de règles de la vierge et pourtant mariée Maria das Dores, qui l’emmène chez son gynécologue (« Chemin de croix »). Ou encore l’énorme rire, généreux, total, de la plus petite femme du monde, surnommée Petite Fleur par l’ethnologue Marcel Prêtre, qui la découvre, rire qui vient recouvrir la somme des réactions successivement racistes, sexistes, bourgeoises, ironiques qui vont fleurir, çà et là dans le monde, à la publication de sa photo et de son histoire. Plus petite femme pygmée de la plus petite tribu pygmée, portant en son ventre le plus petit être humain du monde, elle s’émeut de l’ethnologue géant, de ses belles bottes, de tout ce qu’il est, homme, vêture, étranger, inaccessible à la fois, jusqu’à le faire rougir, lui qui s’ouvre et se ferme tout aussitôt à la naissance de l’amour.

Clarice Lispector, Nouvelles

La brutalité singulière de certains récits brefs et incisifs, comme d’un canevas qui met à nu, à cru, les émotions, les pensées, les cruautés, saisit. L’épaisseur d’une feuille de cigarette peut séparer l’expérience de la violence et celle de la douceur ; la rue, le train, la famille, la société amènent leur lot de détresse et creusent de cicatrices invisibles les psychés des personnages. Ainsi dans « Préciosité », où les seize ans sont l’âge du premier viol de rue ; dans « Un parler enfantin » [A língua do P], où « la langue de P », sorte de javanais parlé par deux hommes dans un train et langue de l’enfance qu’on tord et détourne pour un projet détestable, vient alerter Maria Aparecida, vierge, alias Cidinha, d’« un destin implacable », dont elle parvient à s’extirper, mais dont elle connaîtra l’implacabilité, car elle en aura eu l’intuition, l’expérience, la connaissance ; « Brasilia » est également une crue de lumière et d’abstraction qui pleut sur la protagoniste où l’on reconnaît l’écrivaine : « sur ma vie propre, je n’accepte de dire rien de plus que je suis mère de deux fils. Je ne suis pas importante, je suis une personne commune qui veut un peu d’anonymat. Je déteste accorder des entrevues ». Le récit se fait variation de définitions sur la ville, tout à la fois « artificielle », cinglante, fulgurante, sublime : elle met le travail de l’écriture au cœur de l’expérience architecturale et de l’éblouissement éprouvé – Brasilia ? : « ce n’est qu’une question de lumière trop blanche. J’ai les yeux sensibles. Je suis envahie par la blanche clarté et tant de terre rouge ».

D’autres textes sont comme des fils effilochés à la lisière d’un vieux tissu, on comprend le désordre, on perd le dessin, le dessein. Et c’est ainsi que s’opère le heurt du sujet lyrique, suspendu par quelque chose qui est de l’ordre d’un « comprendre de ne pas comprendre », ou de ne pas comprendre tout à fait là où cette incertitude devient la seule forme possible, précise, pour décrire la surface de situations qui n’ont pas de fond. Façon de sorcellerie, de relation magique à l’opacité, à la confusion, aux lignes sinueuses de la vie de l’esprit et de l’expérience sensible, qui nous ballottent dans des formes de mystères, qu’on défigurerait par une composition ou une linéarité plaquée pour les évoquer. L’épiphanie n’est pas dès lors la figure propre aux récits brefs qui viendrait nommer la variété et la vérité soudaine des états d’âme, les affects et les microdécisions qu’ils entraînent, les attentes et les tiers lieux où le sujet se tient, ouvert, guettant ce mot, ce diagnostic, ce chemin de vie à prendre et encore en latence.

Clarice Lispector, Nouvelles

Clarice Lispector

Au rebours de Carver, où l’effondrement des piliers de la vie permet d’exhausser quelque teneur de vérité, mais aussi de Fitzgerald où fêlures et vengeances retournent le récit, loin encore des portraits féminins extrêmes passés sur le scalpel de Patricia Highsmith, les motifs chez Clarice Lispector ne viennent pas consolider des savoirs ou des apprentissages qui seraient acquis une fois pour toutes, ni des instants décisifs où l’on sauve sa vie et sa vertu, mais plutôt des zones de possibles où tout est conservé, y compris, l’obstacle une fois franchi, l’épisode, l’expérience. Ainsi de ce voyage en train dans « Un parler enfantin », où une jeune fille se sauve du viol à venir en outrant sa conduite, jouant la prostituée qu’elle n’est pas plutôt que la vierge qu’elle est, pour tuer dans l’œuf, dans les deux hommes face à elle, le désir de viol qu’ils traduisent dans cette langue à peine étrangère qu’est ce javanais en P. Par la farce, sur le fil dramatique du danger où elle joue sa vie, elle renverse consciemment le jeu de pouvoir, retourne la machination et semble se déshonorer elle-même plutôt qu’être déshonorée par l’autre, dominateur. Elle échappe, car les deux hommes, qui auront tôt fait de changer de wagon en se désintéressant de « la folle », en trouveront une autre à sacrifier à l’autel (ce qu’elle apprendra le lendemain, dans le journal, comme « Epet voipalapa. Lepe despestinpin epest impimplapacapablepe. / Le destin est implacable »), et cependant elle n’échappe pas au glaçant constat qu’elle subit l’étau des fantasmes de domination. La blessure a eu lieu, et, pire, dans la langue de ceux qui oppressent, agressent, assiègent les imaginaires, les affects, les parlers et les pensées, sans vergogne.

Ainsi, s’il y a épiphanie, souvent cruelle, elle est là où on ne l’attend pas, dévoilant une vérité par derrière, qu’on est surpris de voir émerger, et qui cingle d’autant mieux qu’elle trouve son évidence dans sa sinueuse façon d’apparaître, son côté retors, ses lignes tordues. On se souvient qu’en portugais : « Deus escreve direito por linhas tortas ».


En attendant Nadeau avait rendu compte de la correspondance entre Clarice Lispector et Fernando Sabino dans son numéro 25.

Julia Peslier

À la Une du n° 52

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