Un space-opéra de la physique

Après Le problème à trois corps et La forêt sombre, le romancier chinois Liu Cixin clôt avec La mort immortelle sa trilogie de science-fiction à l’échelle cosmique. L’humanité y lutte pour sa survie dans un univers où même les lois de la physique deviennent des armes. 


Liu Cixin, La mort immortelle. Trad. du chinois par Gwennaël Gaffric. Actes Sud, 816 p., 26 € 


La mort immortelle, le dernier roman de Liu Cixin, balaie d’un bout à l’autre le cosmos et l’histoire de l’humanité. Si des personnages traversent le roman, il est avant tout question des rapports entre différentes civilisations et de l’influence des êtres vivants sur la nature de l’univers.

À la fin de La forêt sombre, les Terriens avaient réussi à stopper une invasion d’extraterrestres, dont la planète, tournant autour d’une étoile triple, subissait une terrible instabilité. Sous peine de voir détruits les deux mondes, les Trisolariens avaient été contraints de collaborer avec la Terre, bien que leur civilisation fût beaucoup plus avancée. Ici intervient l’inquiétante vision de l’espace développée par Liu Cixin : l’univers est plein de vie intelligente, mais chaque civilisation se cache des autres parce que chacune représente un danger potentiel. Dans cette « forêt sombre », où les cultures les plus développées ont la capacité de détruire à distance des systèmes stellaires, la vie n’est pas une intéressante singularité mais un banal inconvénient, à éliminer le plus vite possible. Un peu comme un chasseur abat un animal nuisible s’il le repère. Au cas où. Seule l’immensité de l’univers, la difficulté à l’explorer tout entier, peut protéger les mondes.

Les Terriens paralysent donc les Trisolariens grâce à la dissuasion. S’ils sont incapables de détruire la planète de leurs ennemis, ils peuvent révéler son emplacement, et une forme de vie plus évoluée exercera tôt ou tard son « instinct d’assainissement » contre Trisolaris. Cependant, en émettant des coordonnées, la Terre se dévoile et court le même risque. La mort immortelle raconte cette guerre froide de l’espace, un jeu d’échecs fondé sur le bluff, la logique et la physique, qui doit aussi intégrer le hasard.

La durée du roman s’étend sur des centaines et même à la fin des millions d’années, pendant lesquelles l’humanité doit trouver des solutions pour contrer les menaces extraterrestres. Liu Cixin pousse plusieurs fois l’invention jusqu’à l’imprévisible, exerçant la faculté propre à la science-fiction d’éblouir grâce à la merveille de l’inattendu, des tours extrêmes que peut atteindre l’imagination.

Liu Cixin, La mort immortelle

Liu Cixin © Lin Yi’an

L’auteur n’hésite pas à faire des incursions hors de la science-fiction stricto sensu. Le problème à trois corps s’ouvrait sur un épisode de la Révolution culturelle ; La mort immortelle commence en 1453, à Constantinople, pendant les dernières heures de la ville assiégée par les Turcs, ce qui est l’occasion de justifier rationnellement l’existence de la magie. Pour transmettre des informations aux Terriens, un espion envoyé chez les Trisolariens invente des histoires, des paraboles pleines de « métaphores à double couche » aussi bien que de « métaphores bidimensionnelles », des histoires qui ressemblent à des contes traditionnels chinois. Afin de les décrypter, les dirigeants politiques et scientifiques devront aller au maelstrom – bien réel – de Mosken, en mer de Norvège, le plus grand tourbillon de la Terre. C’est là qu’il leur sera dit que « Seule la Mort est immortelle ».

Les mystères les plus étonnants de la physique servent aussi de carburant à l’invention romanesque : des balles d’antimatière voisinent avec la propulsion par courbure de l’espace, on jongle avec les dimensions, et une explication est proposée à l’énigme de la matière noire.

La mort immortelle joue des possibilités offertes par l’immensité spatiale pour produire des effets poétiques. Ainsi, les services de renseignement terriens, ne pouvant envoyer hors du système solaire qu’un poids très restreint, expédient en guise d’espion aux Trisolariens un cerveau congelé, comptant sur les capacités supérieures de la science de leurs adversaires pour le ressusciter. Propulsé par des explosions régulières de bombes nucléaires, le mini-vaisseau contenant le cerveau est tiré par une « voile » à laquelle il est relié par des câbles, mais, pour qu’il ne soit pas endommagé par les radiations, ceux-ci sont longs de cinq cents kilomètres.

Les corps célestes contribuent aussi à une représentation frappante de l’espace et du temps : « Puis, cet astre de plus de trois mille kilomètres de diamètre fusa au-dessus de sa tête, recouvrant un instant le ciel tout entier. L’océan glacé d’Europe frôla alors les cités spatiales, et Cheng Xin put voir à sa surface des lignes entrecroisées, telles les empreintes digitales d’une énorme main blanche ».

Liu Cixin, La mort immortelle

On rencontre encore, en orbite autour de Jupiter, une cité devenue un squat spatial, refuge « de pauvres et de vagabonds », éternellement nocturne et en apesanteur, car les habitants n’ont les moyens ni de l’éclairer ni de créer une pesanteur artificielle : « Comme il n’y avait ni ‟haut” ni ‟bas”, la majorité des bâtiments étaient de forme cubique, et leurs six faces comportaient chacune une fenêtre – qui était aussi une porte. Il se trouvait néanmoins quelques habitations sphériques, qui présentaient l’avantage d’être plus résistantes en cas de collision avec d’autres bâtiments, un phénomène inévitable dans un tel environnement ». Plus loin dérive une station fantôme, ancienne base d’expérimentations, dans laquelle la silhouette d’un homme amoureux vacille éternellement au bord d’un trou noir artificiel.

Ce roman de science-fiction est aussi un livre politique, qui réfléchit à ce que produisent les situations de crise ou d’occupation étrangère, aux ressorts du totalitarisme et à ce qu’impliquent les choix majeurs face à un dilemme. Faut-il tout faire pour préserver les siens (son pays, sa civilisation, son espèce) ? adopter une attitude pacifiste ? favoriser la décroissance et la stabilité sur la durée ou prendre le risque du progrès ? Des allusions sont régulièrement faites à une période de La forêt sombre, appelée « Le Grand Ravin », époque de dictature et de régression économique, qui hante les personnages. On pense bien sûr au Grand Bond en avant et à la Révolution culturelle, comme à un horizon de pensée impossible à oublier quand un écrivain chinois aborde des questions politiques.

S’il y a quelques longueurs et si, parfois, certains personnages manquent de consistance, La mort immortelle conclut une épopée de près de deux mille pages qui étend un imaginaire scientifique et humain à l’échelle du cosmos, un space opera réflexif où les rebondissements se succèdent, où l’on adopte brièvement le point de vue d’un extraterrestre, où les repères se brouillent, où les lois de la physique se tordent en direction d’un univers bien différent du nôtre. L’intérêt du roman de Liu Cixin est également de montrer un espace qui est tel qu’il est à cause des actes à court terme, sans réflexion sur les effets globaux, des multiples groupes qui le peuplent. Un univers non seulement menacé dans son existence, mais aussi bêtement simplifié, dont la complexité et l’extrême richesse ont été rabotées peu à peu et ne pourront se regagner que dans une révolution aléatoire.

Sébastien Omont