Un ailleurs à Tel Aviv

Caroline Rozenholc a choisi d’adjoindre à sa thèse de géographie sur Florentine, un quartier de Tel Aviv, des dessins de Patrick Céleste. Ces croquis d’immeubles ou de rues contribuent avec bonheur à l’analyse, donnant un tour poétique à l’atmosphère de Florentine, cet « ailleurs dans la ville ».


Caroline Rozenholc, Tel Aviv. Le quartier de Florentine, un ailleurs dans la ville. Dessins de Patrick Céleste. Créaphis, 237 p., 25 €


Tel Aviv a été pensée dès l’origine comme une exception. En 1937, Patrick Geddes, architecte britannique reconnu, propose un plan d’urbanisme similaire à celui des villes européennes. Dès ses débuts, Tel Aviv est vue comme « une ville qui va trop vite ou trop haut » et qui, comme New York, « ne dort jamais ». Au milieu des années soixante, c’est en effet l’américanisation de Tel Aviv qui est mise en cause, notamment lorsque la Gymnasia Herzlia [1] est détruite pour être remplacée par la tour Meir Shalom, la plus haute du Moyen-Orient à l’époque. Connectée au monde, cette ville littorale s’oppose en tout point à la Jérusalem de l’intérieur où s’exacerbent les revendications sionistes, les rivalités religieuses, les affrontements entre manifestants et forces de sécurité. À l’opposé de la ville noire des fondamentalistes de tous bords [2], la ville blanche globalisée qu’est Tel Aviv propose une citadinité ouverte, une sorte d’oasis qui distrait des tensions géopolitiques régionales.

Quartier d’une ville ouverte, Florentine est logiquement marqué dès l’origine par la diversité de ses habitants. Outre les migrants d’origine juive et les populations arabes autochtones, des immigrés non juifs s’y installent à partir des années 1990, faisant monter à 50 % la proportion de résidents étrangers au début des années 2000. Du fait des restrictions d’accès à l’Union européenne, les migrants issus d’Afrique subsaharienne se tournent vers le Moyen-Orient, notamment vers Israël. À ce moment-là, le pays a justement besoin de main-d’œuvre car la recrudescence des actions terroristes conduit les autorités israéliennes à fermer les points de passage avec les territoires occupés avant d’édifier un mur de séparation à partir de 2002. Ayant largement participé à l’expansion économique du pays depuis la guerre des Six Jours, les travailleurs palestiniens sont désormais remplacés par des populations arrivant de plus loin : aux subsahariens s’ajoutent des Asiatiques, notamment des Philippins.

Caroline Rozenholc, Tel Aviv. Le quartier de Florentine, un ailleurs dans la ville

Dessin de Patrick Céleste © Créaphis éditions

Le renouvellement de la population est également assuré par l’arrivée de trentenaires israéliens. Ces jeunes bohèmes figurent l’avant-garde d’une gentrification qui transforme les quartiers industriels délaissés des anciennes métropoles Comme ailleurs, leur installation élève le niveau de qualification et d’instruction d’un quartier jusque-là modeste. Malgré leurs moyens limités, ces nouveaux arrivants contribuent aussi à faire augmenter les prix de l’immobilier. Mais – spécificité israélienne – ces jeunes gens s’installent à Florentine à la suite de séjours prolongés ailleurs dans le monde, durant lesquels ils ont expérimenté d’autres manières de vivre en ville. Un service militaire éprouvant les a conduits à s’écarter de la vulgate sioniste et à envisager la question palestinienne sous un angle nouveau. Leur retour à la vie citadine israélienne s’en trouve modifié, particulièrement en ce qui concerne le rapport à « l’étranger », à « l’autre ».

De ce fait, Florentine se caractérise par une mondialisation distincte de celle de Tel Aviv. La solidarité envers les étrangers et les populations marginales s’exerce grâce à un dense tissu associatif qui défend aussi « l’âme du quartier » face aux appétits des promoteurs immobiliers. Les modes de vie bio et vegan fleurissent, à l’instar d’un immeuble situé dans la rue Ha’ Mashbir qui abrite les locaux de Kayma, une association locale pour le droit à la ville. Sur la terrasse, une ferme urbaine approvisionne le restaurant militant du rez-de-chaussée. Vivre à Florentine représente donc plus qu’une étape résidentielle ; s’y installer concrétise une rupture avec les valeurs dominantes de la société israélienne.

Quelle place occupe Florentine à Tel Aviv ? En Israël ? Géographiquement, Florentine se situe à mi-chemin entre les quartiers d’affaires du nord et la vieille ville de Jaffa. Jaffa est une ville arabe ancienne tandis que Tel Aviv est une création du début du XXe siècle initiée par le projet sioniste. Sur la frontière entre les deux rivales, Florentine cultive un entre-deux ambigu. Le site s’urbanise au début du XXe siècle à l’initiative de familles juives de Jaffa qui entendent former un quartier autonome. Pour autant, ce dernier n’est pas intégré à la ville juive et sioniste de Tel Aviv car il est peuplé « d’autres Juifs », des Juifs sépharades.

Caroline Rozenholc, Tel Aviv. Le quartier de Florentine, un ailleurs dans la ville

Dessin de Patrick Céleste © Créaphis éditions

Florentine doit son nom à Shlomo et à David Florentine, originaires de Salonique, qui arrivent en Palestine dans les années 1920-1930 et œuvrent à l’Allya des Juifs balkaniques. S’ils sont sionistes pour la plupart, ces « Juifs orientaux » qui s’installent à Florentine sont mal vus par leurs coreligionnaires ashkénazes venus d’Europe centrale. Ils occupent des emplois manuels faiblement rémunérés et font de Florentine un faubourg modeste, mêlant résidences et ateliers. Ils portent des vêtements semblables à ceux des « Arabes » et ils partagent leur langue. Plus proches des autochtones, beaucoup d’entre eux n’ont pas connu la Shoah, ce qui les éloigne encore des fondateurs de l’État d’Israël.

Au cœur de la conurbation de Tel-Aviv-Jaffa, devenue une municipalité à partir de 1950, Florentine conserve aujourd’hui la position intermédiaire d’un quartier à la fois juif et arabe, à la fois sépharade et ashkénaze. Cette diversité se renforce encore dans les années 1990. Dès que les Juifs russes peuvent quitter leur pays d’origine, ils s’installent en masse à Florentine, souvent accompagnés de conjoints qui ne sont pas juifs.

Florentine devient le melting pot de Tel Aviv où se mêlent Juifs sépharades et ashkénazes, Juifs russes, Russes non juifs, Arabes musulmans… ou chrétiens, Asiatiques bouddhistes ou hindouistes, etc. Presque banalement, la vie de quartier construit un rapport plus ouvert « à l’autre », particulièrement à l’Arabe et au musulman. Un tel cosmopolitisme, rare en Israël, fait de ce quartier le laboratoire d’un nouveau vivre ensemble.

Caroline Rozenholc, Tel Aviv. Le quartier de Florentine, un ailleurs dans la ville

© Créaphis éditions

Porté par Ron Huldaï, élu maire en 1998, un mouvement d’ampleur nationale se construit à partir de Tel Aviv, visant à la reconnaissance des droits civiques des populations étrangères. La mobilisation se concrétise au cours des années 2000 par l’octroi, pour la première fois, de la nationalité israélienne à des immigrés non juifs. La nationalité israélienne prend désormais un nouveau contour, moins reliée à la judéité et au sionisme. Nouvelle en apparence, cette tolérance renvoie paradoxalement aux origines du peuple juif qui, en son temps, souffrit également de l’exil : « Vous aimerez l’étranger car vous avez été étranger en Égypte » (Deutéronome, 19-10). Les habitants de Florentine prennent une place majeure dans cette mobilisation, le quartier apparaissant aux yeux des autorités municipales comme le creuset « d’un post-sionisme en action ».

Florentine concrétise un ailleurs au sein de la métropole trépidante qu’est devenue Tel Aviv. Les entretiens menés par l’auteure évoquent de façon récurrente « l’atmosphère » particulière d’une ville plus décontractée, plus méditerranéenne, moins occidentale. Lieu irréductible, Florentine est simultanément ancré dans le global dès le début de son histoire. Entre globalité et localité, le quartier expérimente aussi de nouvelles manières de vivre la nationalité israélienne : moins sioniste, moins religieuse, plus ouverte, y compris sur ceux qui, ailleurs en Israël, sont considérés comme irréconciliables.

Sous une apparence attrayante, le beau livre de Caroline Rozenholc donne une salutaire leçon de géographie. Les non-géographes posent comme une évidence que la mondialisation signe la fin de la géographie en uniformisant les espaces et les modes de vie. Écrit avec élégance, cet ouvrage démontre le contraire. L’approche de la mondialisation dans un lieu permet de penser les emboîtements d’échelle avec des ensembles plus vastes : du quartier à la ville, de la ville à Israël, d’Israël au monde. Comme l’annonce Paul Virilio, Ailleurs commence ici [3]


  1. La Gymnasia Herzlia (lycée Herzl) est le premier établissement à avoir proposé un enseignement en hébreu moderne.
  2. Cf. Uri Ram, The globalization of Israël. Mac World in Tel Aviv, Jihad in Jerusalem, Routledge, 2008.
  3. Paul Virilio, Raymond Depardon et alii, Terre natale. Ailleurs commence ici. Fondation Cartier pour l’Art contemporain, 2009.

Pierre Bergel

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