La République d’avant

Ce temps de nostalgie pour ceux qui ont connu leur éveil au monde et à la politique sous la IVe République est devenu un objet de curiosité un peu improbable pour les plus jeunes ; or ce régime, dont on a dénoncé tous les vices pendant l’été 1958 afin d’y mettre un terme gaulliste, ressort dans toute sa fraîcheur et ses errances sous l’infatigable plume de Georgette Elgey. Ne cessant de reprendre son histoire de la IVe République, elle qui fut sur le terrain, en très jeune journaliste, n’a jamais su ou pu quitter le monde des gloires politiques, de leurs fake news et de leurs vrais faux secrets, et elle récapitule en deux gros volumes retravaillés ses précédents livres. Cela se lit et s’entend comme une vieille chanson, le rappel de ce que nous devrions tous savoir. 


Georgette Elgey, Histoire de la IVe République. Tome 1 : De 1945 à 1957. La modernisation de la France, l’Europe en marche, la guerre d’Indochine. Tome 2 : De 1956 à janvier 1959. La guerre d’Algérie, le retour du Général, les transformations de la France. Robert Laffont, coll. « Bouquins », 2 vol., 1 344 et 1 056 p., 32 et 31 €  


Georgette Elgey n’a pas cessé de raconter, de méditer, de retravailler en historienne l’histoire de la IVe République. Elle y a fait ses apprentissages du monde et de la politique, elle a ensuite ouvert les archives qui correspondent à ses interrogations. Le récit y gagne une certaine légèreté, les faits cavalcadent, on est au meilleur de cette écume des jours qu’elle présente en postface comme « douze ans d’histoire, cinquante ans de labeur ». Ce sont, certes, les lucioles phosphorescentes de cette histoire académique que l’école des Annales récusait, mais, appuyée par les historiens du contemporain et en partie inventrice du fonds d’histoire contemporaine de Sciences Po à partir de ses propres archives et collectes (données aux Archives nationales, fonds Elgey), la machinerie Elgey, qui fut imperturbablement soutenue par Fayard, peut encore briller de tous ses feux.

Georgette Elgey, Histoire de la IVe République

René Coty, président de la république, 1953

Non seulement elle a su se faire successivement aider de collaborateurs et collaboratrices efficaces, mais elle sait rendre l’attrait du vrai à la présentation de noms oubliés, et cela sans l’afféterie du détail piquant, mais soutenue par sa foi dans la possibilité de démêler le vrai du faux qui ne s’essouffle que pour se renouveler quand François Bedarida lui rappelle que l’historien pose les problèmes, ce qui ne veut pas dire qu’il les résout, et qu’une chasse aux sources n’est qu’une poursuite sans fin. Elle-même, lasse de la passion d’enquêter, a pu se demander dans sa postface si le travail du chercheur ne se réduit pas à  transformer celui-ci en « greffier du dérisoire ». Nous sommes juste là pour dire que nous restons preneurs.

On sait ses bonnes formules qui émaillent les volumes antérieurs et leurs titres alléchants, de La République des illusions et La République des contradictions à La fin qui introduisent le lecteur à la période. Ne boudons donc pas notre plaisir, même si échappe à cette plume tout ce qui est l’épaisseur des hommes d’en bas, autrement dit le peuple ; au plus trouve-t-on un fort bon portrait de Guy Mollet et de son credo dans sa façon de fustiger « le confort intellectuel » que représentent le chauvinisme et l’antiparlementarisme.

Georgette Elgey, Histoire de la IVe République

Soldats français prisonniers à Dien Bien Phu

Pour ne pas en rester aux points les plus chauds, le livre le plus récent, La fin (de la IVe), étant un terrain fort balisé et son propre travail au plus près de celui de tout politiste, prenons l’année 1953, celle de tous les carrefours. En janvier, on juge à Bordeaux les coupables du massacre d’Oradour-sur-Glane, majoritairement des Alsaciens des « Malgré nous » ensuite amnistiés à la demande de Pleven ; c’est aussi la mort de Staline, l’arrivée de Dag Hammarskjöld à la tête de l’ONU, l’année de Dien Bien Phu entre les deux temps de l’armistice en Corée et le couronnement de la reine Elizabeth, une image fort médiatisée mais hors champ ici : on est dans l’histoire qui se fait, non dans sa réception sauf si cela agit en retour sur le politique et la politique de nos politiques.

Vinrent les grandes grèves d’un été très chaud, à tous les sens : 4 millions de grévistes, une France absolument paralysée, FO et cols blancs en tête, plus de trains, ni de poste, ni de banque, etc., et un gouvernement Laniel qui tient mais ne sait si l’armée voudrait intervenir comme en 1948 dans les corons. Puis la rentrée s’effectue, et pour Noël, rocambolesquement, René Coty est élu président de la République au treizième tour de scrutin. Bien sûr, la constitution d’une Europe est surplombante, la CED en discussion, et les questions coloniales déterminantes. Mais elles sont traitées de façon autonome : la Tunisie a minima, l’Algérie en détail, le Maroc avec rigueur car on est dans l’année des manigances pro Glaoui et anti sultan Mohammed ben Youssef, le futur Mohammed V. La méditation du lecteur prolonge alors ce qui se lit comme un roman d’aventures et on a un vrai plaisir à tenter de comprendre notre société actuelle qui découle de ces auspices-là.

Georgette Elgey, Histoire de la IVe République

Guy Mollet, le 13 mai 1959, à Tel-Aviv

Ce qu’apportent ces pages, très Sciences Po à l’ancienne, c’est d’abord un carnet de noms, si ce n’est le trombinoscope de l’Assemblée, et quelques rares pointes d’ironie ou d’indignation en sus au fil de fidélités contrastées. C’est aussi – indirectement, par ricochet – le poids de l’émotion publique, telle que les journaux la faisaient, telle que les comptoirs de bistrot la glosaient. En cela, le livre et ses documents gardent le ton de l’époque, et la quête de Georgette Elgey reste homothétique de ce qui fut perçu à chaud, même si ce travail a été repris. On sent ce qui se vivait, précisément parce que l’autrice, dans sa permanente volonté de savoir, ne s’en fait pas la thuriféraire ; l’épaisseur des ambiguïtés ressort du fait même de son application à vouloir démêler le complexe et l’improbable.

On l’aura compris, tout amateur de la chose politique, tout lecteur d’Histoire, tout apprenti historien va mettre ces volumes sur ses étagères en toute confiance et pourra relire par le menu, ici ou là, ce que l’on impute à notre monde politique, car ce temps a décidé, toutes choses égales par ailleurs, de nos illusions et de nos propres contradictions, sans parler de ce qui reste de nos aspirations au fil de déceptions récurrentes.

Maïté Bouyssy

La carte des livres