Lehman Brothers : une fable américaine

Dix ans après la faillite de la banque Lehman Brothers, Stefano Massini, dramaturge italien multiprimé, raconte dans son premier roman la saga de cette famille d’immigrés allemands. Il en fait une chanson de geste ironique, mais quelque peu idyllique.


Stefano Massini, Les frères Lehman. Trad. de l’italien par Nathalie Bauer. Globe, 848 p., 24 €


Comme toute saga américaine qui se respecte, Les Frères Lehman commence dans le port de New York, où un jeune Heyum Lehman débarque de sa Bavière natale, amaigri par la traversée, les poches vides et la tête pleine d’idées. La scène d’ouverture a beau être classique, dès la première page, ce texte interpelle par la forme : une sorte de poème en vers libres, ou une prose scandée, comme on voudra, dont les personnages sont tout de suite réduits à l’archétype qu’ils incarnent. Heyum, qui américanise son nom en Henry, est le cerveau, Emmanuel, qui le rejoint peu après, le bras, et Mayer, le petit dernier, qui arrive à son tour, la patate.

Ainsi donc, Massini nous raconte une fable que La Fontaine aurait appelée Le Cerveau, le bras, la patate et leur progéniture — vous me passerez l’anachronisme légumier —, avec pour toile de fond l’histoire des États-Unis du milieu du XIXe siècle à nos jours. Les plantations de coton, la guerre de Sécession, les mines de charbon, la banque, le chemin de fer, les voitures, la Première Guerre mondiale, King Kong, le cinéma, les avions, Superman, la Seconde Guerre mondiale, puis tout ou presque… pour peu que ça fasse grossir la montagne de dollars qui entre chaque jour dans les coffres de la banque. Pour les frères Lehman, chacun de ces événements n’est qu’un contexte auquel il faut s’adapter pour atteindre le seul objectif qui compte, s’enrichir (et progresser vers les premiers rangs de l’assistance à la synagogue, ce qui va de pair).

Stefano Massini, Les frères Lehman

Stefano Massini

Du point de vue formel, le pari de Massini est réussi, ses personnages, tout bras ou patate qu’ils soient, ont de la substance et du caractère, les huit cent cinquante pages du roman fourmillent de trouvailles qui instillent de la poésie dans ce qui aurait pu n’être qu’un compte rendu factuel avec le Pulitzer en point de mire. Par exemple, l’arrivée de Sigmund, le fils de la Patate, à Wall Street :

Ses neurones se touchèrent

Et produisirent une étincelle :

il s’élança.

Les nombres se collaient à lui :

il se déroba à l’épaule d’un 13,18

tandis que deux couples de 99 le plaquaient aux genoux

son bras droit était victime des multiples de 7

ses doigts des mains d’un 11 111

et il n’eut pas le temps d’ôter le 8 de ses yeux :

déjà son buste

bouillait intérieurement

et il sentit exploser

sous sa chemise un

48 795 672,452

raison pour laquelle

il proposa l’armistice aux troupes de Pythagore

puis à bout de souffle

cramoisi et en nage sous l’effet de la terreur

se cacha derrière un vase rempli de fleurs

dont certaines étaient fraîches et d’autres fanées

ou mieux

certaines up et d’autres down.

L’écriture est rythmée, très graphique, et la traduction de Nathalie Bauer est certainement pour beaucoup dans le fait que le texte fonctionne. D’ailleurs, avant d’être un roman, la saga des Lehman a été une pièce de théâtre, Chapitres de la chute, dont elle a de toute évidence conservé la spontanéité et le sens scénique. Stefano Massini joue habilement avec les genres : un des derniers chapitres est une bande dessinée, par exemple, mais l’auteur s’amuse aussi avec des mots portemanteau, des assonances, des répétitions… C’est souvent drôle, et bien mené.

Stefano Massini, Les frères Lehman

Néanmoins, sur le fond, ce roman laisse dans l’ombre une composante majeure de l’histoire qu’il prétend nous raconter, en l’espèce, les conséquences concrètes du comportement de trois générations de Lehman sur l’existence de leurs concitoyens. Des plantations de coton, on ne voit que le salon de la demeure des maîtres lors d’une réception, d’un récital de piano ou d’un dîner, et les esclaves ne sont qu’une entité abstraite, qu’on mentionne, mais qu’on ne voit jamais vivre ou mourir. Il en va de même pour les mineurs, les ouvriers des usines ou du chemin de fer, les soldats au front. En définitive, tous ceux dont les vies viennent alimenter la machine à dollars que les Lehman ont inventée se trouvent relégués à de simples éléments de décor.

Ce n’est que vers la fin, lorsque les « méchants » financiers modernes prennent le contrôle de la banque, qu’adviennent la chute et, accessoirement, quelques conséquences concrètes de l’activité des Lehman, quoique dispensées avec parcimonie. Volontairement ou non, Massini semble mettre en scène une dichotomie qui se voudrait naturelle entre la « bonne bourgeoisie » de l’argent, celle d’un dix-neuvième siècle entrepreneur et tourné vers le progrès, et les « financiers voyous », court-termistes et sans idéaux du début du XXIe siècle. Les Lehman, quels que soient leurs défauts, sont toujours des personnages positifs, ce qui est quand même un peu gros pour être avalé sans broncher. On aurait aimé ne serait-ce qu’entrevoir un exposé de l’histoire un peu plus réaliste, et la présence d’Herbert, le seul Lehman à développer une conscience sociale, (membre du parti démocrate, il sera gouverneur puis sénateur de l’État de New York), ne change rien à l’affaire. Là encore, sa contribution narrative ne vise qu’à renforcer l’idée que la « bonne bourgeoisie » n’était pas dépourvue d’idéaux progressistes et que la banque Lehman Brothers, ou plutôt la famille Lehman en tant qu’entité, avait accouché d’un modèle social viable, voire enviable. On peut ne pas être d’accord avec ça.

La dernière scène du livre, aussi onirique qu’astucieusement tournée, raconte la mort de la banque. Et l’on referme l’ouvrage avec un sentiment mitigé. On a lu un texte plein de poésie et d’inventivité formelle, mais qui, à l’inverse d’une fable, renvoie à une réalité qui n’a jamais existé… à moins, mais c’est peut-être pis, qu’il n’érige en morale l’indifférence à l’autre.

Santiago Artozqui

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