L’étrangeté du quotidien

On tambourine à la porte. « La gamine » fait son entrée dans la vie  du prêtre, et avec elle « une histoire que tout le monde connaissait déjà ». Connaissait, vraiment ? Tout vacille dans l’Irlande de la crise économique, les êtres comme les choses ; l’innocence est liée à la faute, et la vérité est une chimère que traque en vain un récit sujet à caution. 


Conor O’Callaghan, Rien d’autre sur terre. Trad. de l’anglais (Irlande) par Mona de Pracontal. Sabine Wespieser, 266 p., 21 €


Le lieu de l’action est un chantier à l’abandon, un de ces innombrables lotissements qui témoignaient de la prospérité du Tigre celtique, devenus au fil du temps des squelettes de villes, tout ce qui reste, derrière des palissades, le long des autoroutes, du dérisoire miracle économique. De celui-ci, Conor O’Callaghan parle sans amertume, comme d’une addiction à la coke, en lui consacrant un poème intitulé « Tiger Redux » dans le recueil Sun King paru en 2013. Dans cette sorte de no man’s land, une maison témoin où « rien ne marche » : y vivent Paul, sa femme Helen, sa belle-sœur Martina, et leur fille, de retour de l’étranger. À deux pas, la caravane de Marcus, le vigile. D’autres personnages (propriétaire, promoteur…) vont et viennent sans but précis au milieu des maisons inachevées, des poubelles, des gravats, des cubes d’emballage en mousse ; comme si l’espace était occupé par des ombres et que, dehors ou dedans, il n’y avait rien que du vide, un vide « chargé d’absence », une ville fantôme peuplée de fantômes.

Curieux personnages en effet, impossibles à cerner. Les identités demeurent floues, le prêtre lui-même reste anonyme, la fillette – elle a, ou prétend avoir, douze ans – reste « la gamine » du début à la fin. S’appellerait-elle Helen, comme sa mère, et ne finit-elle pas par lui ressembler, à s’y méprendre ? Helen disparaît, sans laisser aucune trace. Martina, qu’on confond avec sa sœur, prend sa place, mais la prend-elle pour de bon ? Elle disparaît à son tour. Et Paul disparaît. Et même si la police affirme que quatre-vingt-dix pour cent des affaires de disparition sont élucidées « dans les quarante-huit heures », le mystère demeure entier. Ne reste que la gamine épouvantée qui vient frapper à la porte du prêtre. Du moins, c’est ce que raconte celui-ci dans le récit-cadre. On n’en dira pas plus, si ce n’est que l’entrée de la gamine dans la vie du prêtre a été « le début de l’enfer ». Ainsi s’accumulent les énigmes pour tisser une atmosphère angoissante que le coup de théâtre final est bien loin de dissiper.

Conor O’Callaghan, Rien d’autre sur terre

Le prêtre rapporte ce que lui raconte la gamine. Les événements bizarres se multiplient. Pour Helen, certains objets font du bruit, parce qu’ils ont appartenu à quelqu’un ; d’autres, n’ayant appartenu à personne, n’émettent aucun bruit, et « c’était plus assourdissant que tout ». Les portes s’ouvrent et se ferment sans raison, on tape à la porte d’entrée « mais il n’y avait jamais personne » ; les « Polonais » se déchaînent dans la maison voisine mais, vérification faite, cette maison est vide, et Paul ne voit que son image dans la vitre, « un cinglé qui me regardait droit dans les yeux quand je le regardais » ; la ligne téléphonique est coupée, l’eau vient à manquer, comme l’argent à la banque. Un message s’inscrit sur une vitre sale : « Eh bien soit ». Pas d’explication à cette aliénation progressive. Que croire et qui croire : le prêtre et la gamine sont-ils des narrateurs fiables ? Paul est-il le seul à avoir « au cœur de son crâne, comme un nid de guêpes en flammes » ? Et le prêtre ne se sent-il pas coupable d’avoir observé Martina et la gamine, presque nues au soleil, offrant « une sensualité tellement dévorante qu’elle en devient presque spirituelle » ? Martina, Helen, la gamine, laquelle ? Toutes, ou bien celle qui « ne ressemblait à rien d’autre sur terre » ?

Disparitions, demeure inquiétante, personnages en marge de la société, messages sans objet, anxiété diffuse, recherche de la vérité sous l’apparence : Rien d’autre sur terre est comme l’avatar contemporain du roman « gothique » traditionnel. Mais aux ténèbres du gothique a succédé l’éclat insoutenable du plein soleil en vue d’une acclimatation pour le moins surprenante. Et puis, dès le premier soir, le narrateur n’a-t-il pas déclaré se sentir « coupable » ? Or  c’est un prêtre, catholique comme l’Ambrosio de M. G. Lewis (The Monk, 1796), et comme tous ces ecclésiastiques diaboliques qui hantent les pages funèbres du roman noir.

Aveu de l’impuissance du langage. La gamine sait l’allemand et parle un anglais qui a quelque chose de « lyophilisé » : « C’était comme si chacune de ses phrases sortait de l’emballage sous vide où elle était restée des années durant et s’avérait presque trop bien conservée. » Peut-être alors faut-il, comme elle l’a fait, couvrir son corps de mots. Peut-être sont-ils de nature à donner une des clés de cette ténébreuse affaire: « Et les mots ne se limitaient pas à ses mains et poignets. Elle en avait partout, et il était difficile de ne pas regarder. » Mais voilà, ces mots finiront par disparaître à tout jamais dans l’eau de la baignoire, et le roman gardera son mystère. Après Claire Kilroy (The Devil I know, 2012 ; trad. Affaires et damnation, 2014), Conor O’Callagan joue avec les codes littéraires, entre polar et fantastique. « Accrochez-vous à une histoire assez longtemps et l’histoire ne vous lâchera plus » : conseil du narrateur, à suivre à la lettre, pour notre plus grand bonheur.

Claude Fierobe

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