Entretien avec Jeffrey Eugenides

Des raisons de se plaindre, recueil de dix nouvelles de l’Américain Jeffrey Eugenides, vient de sortir en traduction française. L’auteur continue de surprendre avec sa vision complexe de la sexualité, de l’argent et des rapports familiaux. En attendant Nadeau a pu le rencontrer à Paris lors de sa venue pour le Festival America.


Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre. Trad. de l’anglais par Olivier Deparis. L’Olivier, 304 p., 22,50 €


Parfois c’est difficile de parler d’un recueil de nouvelles, il y a tellement de trames à suivre. En plus, celles-ci ont été écrites sur un quart de siècle, entre 1989 et 2013.

Quand j’ai entamé « Des jardins capricieux », ma première nouvelle, publiée en 1989 dans la Gettysburg Review, j’étais encore à la fac, donc c’était probablement en 1986.

Vous l’avez décrite comme une « farce, » genre qui suppose normalement un espace clos, typiquement une maison. D’autres nouvelles dans ce recueil témoignent de votre fascination pour cette figure, qu’on voit aussi dans vos romans.

En effet, dans ma nouvelle « À qui la faute ? » , la maison est centrale : le héros est expulsé de son foyer, ensuite il essaie de le réintégrer. Virgin suicides est l’histoire d’une maison et des filles qui y habitent. Pour arriver à imaginer clairement mes personnages il faut que je les installe dans une grande maison, ce qui peut être contraignant, comme dans la première version (inédite) du Roman du mariage. Mais je n’ai pas répondu à votre question.

Si, c’est excellent.

J’ai grandi dans une grande maison en étant une petite personne, donc elle me paraissait emblématique de l’univers entier. Elle se trouvait à Grosse Pointe (banlieue aisée de Détroit) : mes grands-parents grecs habitaient sous les combles, comme dans Middlesex. À cette époque-là, les habitations étaient plus spacieuses et semblaient contenir plusieurs univers et plusieurs langues. Par ailleurs, j’ai écrit un article pour Libération sur la présidence Obama, en évoquant précisément la maison que j’avais achetée à Princeton, juste avant le krach de 2008, dans le but de retrouver le niveau de vie de mon enfance. Alors qu’à la fin de sa présidence on a dû la vendre suite à notre divorce. On y a perdu beaucoup d’argent. De toute façon, ce n’est pas terrible pour la vie familiale : lorsqu’on a trop d’espace, la famille se disperse, on perd la Gemütlichkeit. Aujourd’hui, j’habite à New York dans un appartement plutôt petit et c’est agréable.

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre

Jeffrey Eugenides © Jean-Luc Bertini

Dans plusieurs de ces nouvelles, les personnages n’arrivent pas à se satisfaire de leur situation, donc ils empruntent de l’argent pour spéculer, ce qui mène le foyer à sa perte.

Je viens d’avoir une illumination : mon père était banquier spécialisé dans les hypothèques, tout son business tournait autour des maisons. Ensuite, il s’est lancé dans l’immobilier à son propre compte, cela a dû influer sur mon univers fictif. Il a gagné beaucoup d’argent avant de tout perdre, pour finir dans une situation précaire, voire désespérante.

L’idée d’une plainte figure dans le titre de la première nouvelle (« Complainers », traduit par « Les râleuses ») ainsi que dans celui de la dernière (« Fresh Complaint », traduit par « Sujet de plainte »).

Elles sont les plus récentes et auraient pu être des romans. Elles reflètent ma nouvelle pratique en tant que nouvelliste : au lieu de me focaliser sur un petit incident qui représente une vie entière, je saisis une tranche de vie plus importante. Dans « Les râleuses », il s’agit de soixante ans de la vie du personnage de Della.

Ces deux titres considèrent la « plainte » sous des angles très différents.

Absolument. « Fresh complaint » (« plainte rapidement déposée ») est une expression juridique. Un ami avocat à Princeton me l’a expliquée. J’aime bien sa sonorité. Et puis je la conçois aussi comme un trouble : le physicien est atteint de la maladie de la licence sexuelle.

Dans « Les râleuses », l’une des héroïnes croit qu’en général les femmes se plaignent pour communiquer avec leurs maris.

Et après, l’époux va accuser sa femme de trop se plaindre, ce qui revient à une nouvelle plainte ! Je me souviens de mon père qui se fâchait contre ma mère, en prétendant qu’elle se plaignait trop. Dans ma nouvelle, le roman partagé par les deux héroïnes s’appelle Two Old Women. Malheureusement, ce livre s’appelle Le Cadeau du froid en français. Il s’agit d’une histoire où deux Indiennes d’Amérique sont expulsées par leur tribu à cause de leur fâcheuse tendance à se plaindre. Dans la vraie vie, ma mère aimait ce roman.

Vous vous appuyez souvent sur d’autres œuvres – par exemple de la musique ou des romans – à l’intérieur de votre univers fictif.

Le roman du mariage est une histoire sur les livres lus par Madeleine et leur influence sur sa vie. La moitié de mon expérience de vie m’est arrivée par la lecture ; il me semble que les événements qui y ont lieu ou qu’ils provoquent sont aussi importants que n’importe quel autre. Donc c’est vrai, j’explique assez régulièrement le comportement de mes personnages par leurs lectures.

En cela vous allez à rebours du courant naturaliste de la littérature américaine. De même, vos personnages sont souvent immergés dans d’autres médias, dont, par exemple, les textos ou FaceTime.

Cela me fait plaisir que vous le disiez. Parce que je me demande si la technologie présente dans mes fictions n’est pas déjà démodée. À vrai dire, je m’en fiche. Sur l’essentiel de votre propos, je suis d’accord : nos vies contemporaines sont plutôt cérébrales. Donc, par opposition à l’approche naturaliste et « américaine », j’ai une méthode plutôt « européenne » : je considère que la culture occupe un espace important dans notre cerveau, qu’elle agit sur notre façon de vivre. Par exemple, on trouve dans Proust des discussions concernant d’autres écrivains comme Bergotte, ou son opinion sur l’actrice la Berma – ce sont des événements, même s’ils ne se passent que dans sa tête. Et ils ont autant de poids que la conversation de Françoise dans la cuisine.

Jeffrey Eugenides, Des raisons de se plaindre

En revanche, dans votre nouvelle « Fondements nouveaux », située à Chicago, vous mettez en scène une dichotomie familière aux lecteurs de Saul Bellow – l’un de vos écrivains préférés – puisqu’il s’agit d’un intellectuel devenu un criminel.

J’ai vécu à Chicago pendant trois ans et j’ai alors commencé à y situer mes fictions. Natif de Détroit, j’ai vite compris Chicago, à la différence de San Francisco, où j’ai vécu cinq ans sans jamais comprendre sa culture. Mais j’ai pigé Chicago, donc cette nouvelle est née d’une intuition que j’ai eue en 2005. Tout le monde était en train de devenir riche, dans des dîners en ville on rencontrait des maris peu intelligents qui travaillaient dans la finance en créant des FPI, ils amassaient des fortunes, ils conduisaient des Range Rover, et je me suis dit : « Qu’est-ce qui se passe ? » Alors j’ai trouvé la phrase à l’origine de cette nouvelle : « Si tu es si malin, comment se fait-il que tu ne sois pas riche ? » C’est un axiome américain : l’intelligence doit être convertible en liquidités. D’où l’idée d’un personnage devenu un criminel contre toute attente. La phrase « Si tu es si malin, comment se fait-il que tu ne sois pas riche ? » reflète un véritable sentiment à Chicago, elle capte cette idéologie terre à terre, si américaine. Cela explique ce que les Américains pensent des professeurs, des écrivains, des intellectuels : c’est pour cela qu’on ne veut plus écouter les experts. Que savent-ils ? Ils ne sont pas riches ! À quoi bon écouter un professeur pérorer sur le réchauffement climatique ? Il n’a pas de fric, c’est juste un minable maître de conférences en biologie à l’université d’État de l’Ohio !

Il y a pas mal de discours scientifiques dans votre univers fictif.

Dans Middlesex, il y a beaucoup de pages sur la génétique. Bien évidemment, la seule science que je comprenne un peu est la biologie. Pour Middlesex, j’ai lu beaucoup d’études anthropologiques concernant le troisième genre dans des sociétés qui l’ont déjà compris ou accepté. Et il y avait une étude formidable écrite par un certain Clifford Geertz. Et j’ai découvert aussi les recherches de sexologues comme le Dr Luce que j’ai mises dans Middlesex ainsi que dans « La vulve oraculaire », parce que la nouvelle était une scène coupée du roman, abandonnée à l’époque dans « la salle de montage ».

Votre intérêt pour la sexologie explique-t-il la récurrence dans vos écrits du sperme comme ressort fictif ? Dans « La vulve oraculaire », de jeunes garçons en Papouasie-Nouvelle-Guinée font des fellations à leurs aînés, parce que le sperme est considéré comme « un élixir d’une puissance nutritive formidable ». Tandis que dans « Mauvaise poire », l’héroïne prépare un cocktail composé du sperme de trois amis, qu’elle compte s’injecter à l’aide d’une pipette à dinde, afin de tomber enceinte.

Oui, je sais. Je préfère ne pas commenter. J’ai connu une femme qui voulait s’imprégner avec une pipette à dinde.

Peut-on y voir un regard sur les nouveaux rapports hommes-femmes ?

La nouvelle date de 1995, à l’époque elle était surprenante. Aujourd’hui, la question de l’insémination artificielle est plus répandue. Apparemment, il y a des études qui montrent que pour les hommes européens le taux de spermatozoïdes a été réduit de moitié, et on croit que c’est dû à la pollution liée aux plastiques. On a peur que, si cela continue, l’homme devienne infertile.

La dernière nouvelle, « Sujet de plainte », peut être lue comme une sorte d’anti #MeToo, non ?

Je l’ai écrite avant #MeToo. Quand j’écris, j’aime bien contrevenir aux attentes. Normalement, lorsqu’il s’agit d’une relation sexuelle entre un homme plus âgé et une adolescente, il sera présenté comme un prédateur, donc je voulais que ce schéma soit plus complexe : même si l’homme a effectivement agi de façon libidineuse et sans scrupules, pourquoi ne pas faire en sorte que la fille se serve de lui comme un moyen de s’échapper d’un mariage non désiré ? Cela produit donc une équation morale plus compliquée où l’on ne sait pas qui a raison et qui a tort. Peut-être faut-il arrêter de réfléchir en termes simplistes. Il me semble qu’aujourd’hui on trouve des explications excessivement simplistes pour des relations entre des êtres humains alors que dans ces instances de désir et de sexualité les choses sont souvent plus complexes.

Il y a beaucoup d’humour dans vos livres, ce qui est assez rare aux États-Unis.

Au contraire, je crois que la fiction – à son grand détriment, mais j’espère que ce n’est pas mon cas ! – ressemble de plus en plus à des sitcom. Le lecteur attend des blagues, surtout dans les nouvelles. Donc je crois qu’il y a un problème avec l’humour, c’est devenu trop facile. En ce qui me concerne, mes nouvelles les plus récentes sont probablement les moins drôles. En même temps, j’ai un côté comique dans ma personnalité et si je cherchais à le supprimer dans mon écriture, ce serait inauthentique.

Steven Sampson

Tous les articles du numéro 63 d’En attendant Nadeau