Disques (7)

Dernier volet d’un triptyque sur le rêve

L’événement, qui était annoncé et attendu, est de taille : Sandrine Piau et Susan Manoff ont composé un riche programme pour leur nouveau disque intitulé Chimère. Compositeurs et poètes sont à l’honneur dans ce dernier volet d’un triptyque qui constitue désormais une anthologie du lied, de la mélodie et du song.


Chimère. Sandrine Piau, soprano ; Susan Manoff, piano. Alpha, 19 €

Évocation et Après un rêve. Sandrine Piau, soprano ; Susan Manoff, piano. Naïve (2007 et 2011), 19 € chacun


Chimère est le dernier de trois disques que Sandrine Piau et Susan Manoff consacrent aux mélodies allemandes, anglaises et françaises. Accompli désormais, ce tryptique constitue une sélection de pièces organisée avec un soin et une sensibilité très personnels. Dans le livret de Chimère, la chanteuse rend compte du chemin suivi : « Évocation était un voyage intime vers un ailleurs réinventé ou un amour sublimé. Après un rêve abordait le douloureux passage du rêve à la réalité. Chimère nous plonge dans le désir fou de donner réalité à nos rêves. » Ce chemin s’inscrit très naturellement dans la carrière d’une chanteuse qui, telle une conquérante, élargit avec mesure et intelligence son répertoire à toutes les époques et tous les genres. Si elle excelle dans Haendel, Rameau et Mozart, son parcours discographique est jalonné d’œuvres des XIXe et XXe siècles, par exemple, le Requiem de Fauré, les Bachianas brasileiras n° 5 de Villa-Lobos, le deuxième quatuor à cordes avec soprano de Schoenberg, Dialogues des Carmélites de Poulenc… Portées par une voix fraîche et lumineuse, ses interprétations témoignent d’une science consommée de la ligne musicale et de la nuance.

Chimère débute avec « Ach neige, du Schmerzenreiche » de Carl Loewe, sur un texte de Goethe. L’écoute intégrale de la suite devient aussitôt une sorte de défi personnel : plusieurs fois, j’ai cru ne jamais parvenir jusqu’à la fin du disque tant, à mesure que mon oreille était divertie par les mélodies suivantes, le besoin de réentendre ce bijou d’interprétation se faisait pressant. Par l’effet d’une très grande interprète, le piano de Susan Manoff, tel un grand orgue d’église, fait en huit accords un événement des premiers mots de la chanteuse. Et en soutenant continuellement la prière qu’une jeune fille fautive adresse à la Vierge, les accords de cet orgue rendent poignants les tourments et la fragilité qu’exprime la voix empreinte de douleur de la chanteuse. La musique et les mots résonnent encore quand débute le lied suivant, peut-être le plus célèbre du disque, « Kennst du das Land » de Goethe, dans la version qu’en donne Schumann.

Évocation et Après un rêve. Sandrine Piau

Gabriel Fauré

Loin des récitals consacrés à un unique compositeur, le disque, comme les deux qui l’ont précédé, fait se côtoyer pas moins de neuf compositeurs. De Carl Loewe à André Prévin, en passant par les incontournables Hugo Wolf et Francis Poulenc, les interprètes servent avec la même ardeur chacun des compositeurs en lui conservant son originalité : c’est à une belle réunion qu’ils sont convoqués et non à une confrontation dont l’un aurait à sortir vainqueur. Mais leur individualité s’estompe au fur et à mesure qu’on écoute et lit les pièces rassemblées. Si les vers d’Emily Dickinson évoquent la séparation et non la faute comme ceux de Goethe, l’accompagnement très vertical que compose Robert Baksa pour « Heart ! we will forget him » n’est pas sans rappeler le style choral de Loewe : la grande régularité des accords de la pianiste suggère ici les battements du cœur auquel la chanteuse adresse cette fois sa complainte. À la solitude enfumée de l’occupant de la chambre de l’« Hôtel », d’Apollinaire et Poulenc, répond celle, crépusculaire et mystérieuse, du « Solitary Hotel » de Joyce et Barber. C’est un même tourbillon venteux qui anime les doigts de la pianiste et la voix de la chanteuse dans les « Fagnes de Wallonie » d’Apollinaire et Poulenc et dans le « Lied vom Winde » de Mörike et Wolf. Ce lied est le lieu d’un dialogue imaginaire entre une enfant et le vent qui souffle sur fond de bourrasques pianistiques : l’influence de Schubert – faut-il regretter son absence dans cette anthologie ? je ne le pense pas – saute instantanément aux oreilles et on rêve d’entendre un jour nos deux musiciennes interpréter l’« Erlkönig » de Goethe et Schubert. Ce rêve sera-t-il une chimère ?

La liste des poètes dont Sandrine Piau chante les vers est aussi impressionnante que celle des compositeurs qui les ont mis en musique. À une diction superlative se joint une conscience de la musicalité propre à chaque langue qui devient un moyen d’expressivité musicale. Une rythmique syllabique, particulièrement exacerbée en allemand, convient parfaitement à la danse provocante et au ton moqueur de l’ondine, dans « Nixe Binsefuss » de Mörike et Wolf. La grande mélopée du « Clair de lune », de Verlaine et Debussy, illustre parfaitement l’atonie relative du français. En revanche, les intonations si maîtrisées de l’anglais font admirablement chanter la quasi-déclamation du « Solitary Hotel ».

Au piano, Susan Manoff montre par la finesse de son phrasé que la connaissance intime des vers n’est pas l’apanage de celle qui les chante. Les strophes de « Kennst du das Land » s’achèvent bien quelques mesures après leurs derniers mots, les notes assurant un relais poétique. Avant même l’entrée de la chanteuse, la pianiste, dans l’introduction d’« En sourdine » de Verlaine et Debussy, nous plonge dans le « profond silence » du « demi-jour » du poème.

Complétant un disque d’une grande beauté littéraire et musicale, le livret d’accompagnement réserve deux surprises. À l’heure où le support musical se dématérialise à grande vitesse, un tel livret rend nécessaire la possession de l’objet disque. Une spécialiste du lied, Stéphane Goldet, apporte des renseignements intéressants sur les œuvres enregistrées et un point de vue tout à fait personnel sur le programme du disque. Sa contribution constitue un éclairage utile sur des pièces d’un genre particulièrement exigeant. Une riche iconographie agrémente par ailleurs le livret. Ces illustrations, créatures monstrueuses, scènes bibliques, décors muraux… le ponctuent élégamment et offrent autant de résonances possibles avec la poésie et la musique.

Adrien Cauchie

À la Une du n° 56