Le secret des jardins

« Un monde dans un monde perdu,

un petit monde, un monde parfait.

En un temps aveugle, une petite chouette

[qui voit dans les ténèbres. »


Marco Martella, Un petit monde, un monde parfait. Poesis, 144 p., 18 €


Ces vers du poème The Garden de Vita Sackville-West furent écrits à Sissinghurst, dans le Kent, en 1939, alors que la guerre embrasait l’Europe et que les bombardiers allemands survolaient quotidiennement son jardin. Ils servent de titre à cet essai où Marco Martella, lui-même jardinier et poète, fondateur et directeur de la revue Jardins, évoque un certain nombre de jardins qui lui sont chers, certains célèbres, d’autres plus confidentiels.

Marco Martella a été responsable de L’Île Verte, le jardin du peintre Fautrier à Chatenay-Malabry. C’est par cet enclos, dont le charme ne laisse pas intact le promeneur, que commence le livre : un espace habité de présences, de ces « nymphes qui vivaient dessous la dure écorce », pour reprendre les vers de Ronsard, un « lieu où se tenir » écrit celui qui le travailla de ses mains.

Marco Martella, Un petit monde, un monde parfait

Vita Sackwille West dans le jardin du château de Sissinghurst

Ici, des nymphes, là-bas ce sont des fées qui ont habité sous les frondaisons de Cottingley, dans le Yorkshire, où deux cousines adolescentes, Elsie Wright et Frances Griffiths, réussirent à les photographier, « petites créatures blafardes aux ailes diaphanes dansant dans l’herbe » : photos étranges dont le secret fut révélé tardivement, sans pour autant annuler l’impression de merveilleux de ce jardin enchanté. Ailleurs, à Bomarzo, dans le Latium, les vallées sauvages alentour auraient inspiré au duc Vicino Orsini les architectures et les figures monstrueuses de son célèbre jardin. Tandis que dans le Bosco de la Ragnaia, en Toscane, l’artiste américain Sheppard Craige a laissé le lieu – un bois de chênes verts – se révéler en « jardin-forêt » qu’il a peuplé de pierres gravées d’inscriptions énigmatiques. Tout jardin, écrit Martella, porte en lui-même sa vocation et c’est au jardinier de se tenir à l’écoute, d’accompagner, d’entretenir et de développer ces vies et ces mouvements végétaux induits par le terrain et qui, le plus souvent, lui survivront.

« Le jardin soigne celui qui le soigne ». C’est la découverte que fit à Greystone le jardinier anglo-islandais Jorn de Précy, l’auteur du récit Le jardin perdu, un inédit sauvé de l’oubli par Marco Martella. Dans une lettre (apocryphe ?), de Précy recommandait en 1913 au jeune écrivain Hermann Hesse de préférer le jardinage à la psychanalyse pour soigner son mal-être : « j’ai fini par me dire que le mieux pour moi est de supporter les peines qui affligent depuis si longtemps mon esprit, de la même manière que je laisse des orties çà et là dans le jardin. Elles aussi ont leur raison d’être, Puisqu’elles sont là […] Sans elles, mon Greystone serait-il le même ? ».

Marco Martella, Un petit monde, un monde parfait

© Marco Martella

Le jardinage déplace le centre de gravité hors de la personne : « La poésie, comme le jardinage, permettent non pas de survivre, mais de rester vivant. »  On rejoint ici l’une des constantes des écrits de Marco Martella, la question de la survivance et de la nécessité des jardins face aux bouleversements historiques ou technologiques, en temps de guerre ou sous le règne de la cupidité économique, la possibilité qu’offre le jardin non pas « d’abolir la barbarie, juste d’ajouter un peu de poids sur l’autre plateau de la balance », tels Vita Sackville-West à Sissinghurst alors que les bombardiers allemands survolaient son jardin ou Hermann Hesse à Montagnola, sur le lac de Lugano, passant les années de guerre à jardiner et à écrire.

Au fil de l’évocation de ces lieux « habités », Versailles fait figure d’antithèse : lieu factice, où il n’y a ni joie, ni naturel, mais comme l’avait compris très tôt Saint-Simon « un théâtre au destin tragique » : « Versailles est allé trop loin, beaucoup trop loin, oubliant l’autre composante du jardin, faite de retenue, d’acceptation sage des limites que la nature impose. Il a rêvé de les dépasser, ces limites, de les abolir, surtout la plus cruelle, celle du temps, l’échéance inéluctable de la mort. ».

Marco Martella, Un petit monde, un monde parfait

© Marco Martella

À cet égard, la mort n’est pas absente de ce livre. Elle se devine au cours de la visite que fit le poète Philippe Jaccottet à Ninfa, au sud de Rome, un jardin irrigué de nombreuses sources, une terre dont la fertilité surabondante « cachait la mort dans ses entrailles ». Tandis que dans son jardin, près de Lucques en Toscane, l’écrivain Pia Pera se préparait en douceur et avec émerveillement à sa disparition prochaine grâce aux plantes qui l’entouraient : « Ce mouvement ininterrompu qu’elle voyait à l’œuvre dans le jardin, réglé par la succession des saisons et par le temps biologique des végétaux, ne pourrait exister si la mort n’existait pas. » Conscient de l’échéance inéluctable, à Saint-Cyr-la-Rosière, en Normandie, un ex-révolutionnaire, Miguel Cordeiro, a élaboré un véritable conservatoire de végétaux, légumes et fleurs, en voie de disparition : « le seul acte vraiment politique qu’il connaissait maintenant, c’était, peut-être, ce qu’il faisait : mettre des graines de côté. “Ce n’est pas la peine de penser à demain, voyez-vous, il vaut mieux penser à après-demain”… »

Aussi ce bel essai n’est-il pas seulement une promenade agrémentée de rencontres de poètes et d’écrivains. En filigrane court une réflexion philosophique sur le sens et la place du jardin dans notre monde, sur son importance essentielle, sur la rupture qu’il introduit dans le fil continu de la nécessité économique, pour faire place à un autre ordre, tout aussi indispensable, voire vital, qu’est l’espace poétique répondant à un besoin supérieur de l’homme. Le jardin apporte une subversion particulière, « une dissidence, une voix discordante. Davantage un bruissement qu’une voix, n’imposant rien, se limitant, comme le fait parfois le poème, à suggérer des cheminements possibles ».


P.-S. : À signaler, après une pause de deux ans, la reprise de la revue annuelle Jardins, désormais éditée par Les Pommes sauvages, dont le n° 7 est consacré au chemin, avec des textes de Hermann Hesse, Gilles Clément, Claude Dourguin…

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