Pauvres parias

Le lecteur qui pénètre dans l’univers de Krasznahorkai doit s’attendre pour le moins à être dérouté, au sens premier qui signifie être détourné de sa route. Un rêve longtemps caressé, une découverte inopinée, un chambardement inattendu, et voilà le curieux projeté dans un monde où il entre avec la perplexité de celui qui est à la fois subjugué et désorienté, tant le troublent les perturbations auxquelles il s’expose.


Lászlό Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre. Trad. du hongrois par Joëlle Dufeuilly. Cambourakis, 411 p., 25 €


S’il a vu les adaptations cinématographiques que Béla Tarr a faites de deux livres de Krasznahorkai, Sátántangó (à partir de Tango de Satan), un nocturne de plus de sept heures, entre recherche d’un eldorado et silencieuses cavalcades vers l’Apocalypse, entre croyance dans les promesses de quelques escrocs et fin du rêve où l’eldorado n’est plus qu’un tas de ruines, ou bien encore Les harmonies Werckmeister (long métrage tiré de La mélancolie de la résistance), un film en forme de questionnement sur la collision entre un sentiment d’effroi et la certitude d’une décomposition irrémédiable, s’il a vu ces deux œuvres hantées par des visions d’une dégénérescence, il sait que l’alliance scellée entre Krasznahorkai et le réalisateur du Cheval de Turin, cinéaste aiguillé par une désespérance que rien, pas même l’art, ne rédime, cette alliance est aussi celle de deux créateurs rongés par la conviction d’un impossible sauve-qui-peut.

Lászlό Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre

Lászlό Krasznahorkai © Gyula Czimbal

« Nous sommes saturés jusqu’à l’écœurement par la littérature », dit le conférencier dans Thésée universel de Krasznahorkai, et c’est le fil qui est supposé guider le novice explorant les contre-mondes de Béla Tarr le metteur en scène comme ceux de Krasznahorkai le romancier : la léthargie générale ne trouve pas de remède dans la quête de ce qui nous arracherait à la « partie de cartes truquées » dans laquelle nous tâchons de jouer notre va-tout. Nous sommes tous gouvernés par la tristesse, une tristesse d’une profondeur inédite, dit le protagoniste de Guerre et guerre qui, comme tous les personnages de Krasznahorkai, a l’âme meurtrie par une blessure mortelle, qu’il perçoit comme un « châtiment personnel infligé par le sort » (La venue d’Isaïe).

« Je dois partir d’ici », dit Funtaki dans Tango de Satan. Et de rêver de s’en aller quelque part où il ne fera rien, se contentera de « regarder passer cette chienne de vie ». Dans Au nord par une montagne, au sud par un lac, à l’ouest par des chemins, à l’est par un cours d’eau, le petit-fils du prince Genji largue les amarres, laissant derrière lui ce « monde pourri » pour partir à la recherche du « jardin caché », sans vraiment savoir s’il a jamais existé. Guerre et guerre voit un personnage falot, dont le métier est de classer des documents dans les archives d’une ville de Hongrie, disparaître un beau jour après avoir fait la découverte d’un fascicule, manuscrit très précieux à ses yeux. Dans les pages finales de Seiobo est descendue sur terre, le dernier roman de Krasznahorkai à être (excellemment) traduit en français par Joëlle Dufeuilly, Zeami, le dramaturge et théoricien du nô dont on peut lire en français La tradition secrète du nô et surtout les vingt-cinq magnifiques pièces de nô publiées sous le titre La lande des mortifications, meurt en laissant un petit bout de papier avec juste cette phrase : « Zeami s’en va. »

Lászlό Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre

Qu’ils s’évadent, qu’ils fassent faux bond ou qu’ils organisent minutieusement leur évaporation, les fuyards de Krasznahorkai semblent appartenir à la même famille, celle des perdants qui cherchent un sens à ce qui leur paraît d’une révoltante absurdité : il est préférable de se contenter de la « maigre, mais indéniable vérité » selon laquelle nous sommes les « misérables sujets d’un échec insignifiant au sein de cet éblouissant univers », et toute l’histoire de l’humanité se résume aux « pitoyables fanfaronnades de pauvres parias stupides et sanguinaires  repliés dans les lointaines coulisses d’une scène gigantesque, à la douloureuse confession d’une erreur, la lente reconnaissance d’une vérité cruelle : ce monde n’est pas franchement une brillante réussite ».

Malaise, tristesse, envie de s’évanouir dans la nature : les perdants de Krasznahorkai ressemblent aux déshérités de Béla Tarr en ceci qu’ils ne croient ni aux lendemains qui chantent ni en l’aboutissement de leur quête obsessionnelle. L’homme, « cet être exilé dans le quotidien enchanteur du Mal et de la Paresse », comme il est dit dans Seiobo est descendue sur terre, tente par tous les moyens de donner une dimension sacrée à son existence, le sacré n’allant pas sans son envers, le trivial ou le démoniaque (dans Tango de Satan, l’arrivée de ce dernier est annoncé de telle façon qu’on se demande si ce n’est pas l’apparition du Messie), Seiobo, la déesse de l’Ouest chez les Japonais, descend sur terre en étant incarnée par un acteur du nô qui répète son rôle non sans prendre conscience que la répétition est pour lui une « inexprimable catharsis ». Un gardien de musée aimerait lui aussi que l’œuvre dont il s’est épris, la Vénus de Milo, soit telle une déesse en visite chez les mortels, une déesse dont le secret de la beauté réside dans sa force de rébellion, mais le sacré qu’elle recèle peut-être en elle, il se demande s’il n’est pas factice : tout chez elle n’est-il pas galvaudé, surestimé ?

Lászlό Krasznahorkai, Seiobo est descendue sur terre

Les longues phrases sinueuses de Krasznahorkai semblent faites pour traduire les hésitations, les doutes, les emballements et les échappées belles de ses personnages. De la vénitienne Scuola Grande de San Rocco à Kyôto, « Ville Éternelle de la Bienséance, le Siège de la Cour Pénale des Bonnes Manières, le Paradis des Convenances, le Centre de Répression de tout Manquement aux règles », de l’Alhambra à Athènes, de la musique baroque à la version, due aux Arcade Fire, de « Guns of Brixton », les quêteurs de Krasznahorkai sont à la poursuite de ce qui est caché, évanescent, sachant qu’alentour tout s’effrite, s’effondre, s’affaisse, mais sans doute est-ce en essayant de conjurer ce « à vau-l’eau » qu’ils espèrent restituer à l’art toute la splendeur qui, dans l‘œuvre de Krasznahorkai, tout comme dans celle de son complice Béla Tarr, s’est enténébrée.

Linda Lê

À la Une du n° 55

La carte des livres