Violence structurelle, violence sauvage

Livre d’idées, d’histoire des idées ou livre militant ? Peu importe, car les frontières se brouillent chez François Cusset ; mais quand un livre a cette densité, cette ampleur et cette virtuosité, on en redemande. D’abord, restons-en à l’essentiel : une clarification des usages du terme de « violence ». Il y a des actions violentes partout mais de « violence » ontologique, non : la violence est verticale, contrôlée, organisée, et ce livre a le bon goût de rappeler que la violence n’est pas le fait de simples malappris mais le moment de condensation de tout ce qui l’a antérieurement construite. Notre présent se déroule alors au fil d’une tournoyante démonstration.   


François Cusset, Le déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence. La Découverte, 240 p., 20 €


Le tout se lit plus vite que le roman-photo de la misère contemporaine à laquelle s’attachent les certitudes phatiques que rien ne s’arrête jamais, même du fond de l’abîme, mais ne donne pas la seconde part, celle qui serait plus irénique. François Cusset doit sans doute laisser à Michel Serres le rôle de (semi) ravi de la crèche. À peine Le Principe Espérance d’Ernst Bloch est-il évoqué, ainsi que le besoin de « prendre l’histoire à rebrousse-poil », selon une des formules de Walter Benjamin qui à, la veille de sa mort, pensait en faire une méthode, un programme. Le monde visité par François Cusset nous laisse obstinément dans la position de Jean-qui-Pleure, mais pas par délectation morose ni pour dire que tout allait tellement mieux avant : quelques-unes de ses références bien senties sur le niveau de brutalité à la Renaissance ou des exemples pris dans les études de Michelle Zancarini-Fournel lèvent toute ambiguïté possible. Il reste que Cusset discute de près la question de la « civilisation des mœurs » car ce qui l’intéresse, ce n’est pas seulement de savoir que le degré d’éducation n’ôte rien aux acteurs des barbaries programmées, ni même que la violence n’est pas celle d’une bestialité résiduelle, mais qu’elle se nourrit du stress généralisé, lié au mode de légitimation des pratiques, lesquelles sont d’autant plus violentes que tout semble être fait pour les contrôler. Il ne reste alors à l’individu qu’à l’intérioriser jusqu’à des formes majeures d’autodestruction. C’est ainsi que « la violence » régit mieux que jamais la société, que les actualités n’en donnent que l’écume et l’anecdote, alors que, dans notre monde technologisé, ce sont les frontières entre la violence physique et la violence morale qui s’estompent.

François Cusset, Le déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence

L’effet de sens, le nerf de la guerre du livre, tient à la volonté de déconstruire toute la souffrance liée aux violences économiques, plus encore que directement politiques, partout présentes. Elles ont restructuré la pensée commune, particulièrement dans les années 1980. Le tournant néolibéral a sévi, ce que l’un des précédents livres de Cusset a développé (La décennie. Le grand cauchemar des années 1980, La Découverte, 2006), emportant même la notion de violence libératrice qui avait construit les luttes de décolonisation puis les luttes sociales et d’émancipation personnelle genrée. C’est donc le verre non pas à demi vide, mais vidé, essoré, que nous regardons avec l’effroi de celui qui n’objectera rien, car tout cela, nous le savons, et c’est bien le quotidien que nous tentons vainement de fuir tout en faisant mine de nous en accommoder. Rien n’est à retrancher de ces incursions nourries de culture américaine, car l’auteur a vécu aux États-Unis du temps où il écrivait sa French Theory (publiée en 2003), mais il peut aussi faire jaillir une information issue d’un groupe en révolte, et rappeler ce qui s’est passé au fin fond du Pérou sur le Marañon quand des Indiens osèrent résister, se battre, mourir… et gagner contre une capitulation d’État, le Pérou, devant des multinationales américaines du pétrole. François Cusset raisonne avec les meilleurs penseurs, mais il tire le vrai de « l’intellectuel collectif » des temps présents. Est-il plus pessimiste que lorsqu’il dirigeait pour le Centre Pompidou de Metz De la fin de tout au début de quelque chose ? Oui, probablement, ce qui n’enlève rien à l’allégresse du gai savoir de son livre.

Voici donc, au fil d’un nombre de pages toujours très denses, le rappel de ce qui la règle, le burn-out des derniers qui croient au service public et, à force de restriction de moyens et de temps, n’en peuvent plus, de l’intégration de la seule norme comptable et du « choc de compétitivité » allégué, partout opposé, intériorisé, bien au-delà des services marchands, qui font que tous, de l’employé au cadre, ne sont qu’objets jetables, à terme une denrée éminemment périssable.

François Cusset, Le déchaînement du monde. Logique nouvelle de la violence

François Cusset © Audrey Cerdan

Tous ces faits dérangeants que nous savons, que nous lisons au quotidien puisqu’à chaque paragraphe on pourrait ajouter un fait du jour. Tous redisent sans fin – avec Foucault – que « le plus dangereux dans la violence est sa rationalité » et c’est bien au milieu de la réduction draconienne du champ des possibles, réduction très construite, une fois encore, non pas par quelque complot, mais par le jeu des structures, de la violence des structures, que nous aménageons, bringuebalants, nos espaces privés qui s’en trouvent dénaturés et deviennent eux aussi des requêtes de violence. Le besoin de violence sauvage s’exprime, par exemple, tant par les séries américaines, où il a été décompté que la violence est majoritairement non punie, que par des sports de l’extrême qui peuvent devenir de simples pratiques – très coûteuses – et des inventions telles que les clubs de défoulement physique pour castagne en sous-sol, dans des parkings, la nuit, à main nue : c’est la seule réponse offerte à des cadres sommés d’afficher leur cool attitude requise au travail.

Cette reprise inquiète de Norbert Elias, qui lui-même, à la fin de sa vie, ne croyait plus trop à la pacification des mœurs qu’il avait escomptée, remet en valeur, finalement, l’articulation entre l’abondance et la frustration absolue, le toujours plus et l’absence de critère autre, joint à l’effet de panique devant l’absence totale de ces autres critères. La dernière incursion de François Cusset, son retour vers ce qui peut se comprendre du champ neuronal, n’est guère plus rassurant, le stress n’ayant, même un moment, retenu que la capacité d’engendrer d’autres stress, y compris ou a fortiori si la pharmacopée le contrarie.

À mettre entre toutes les mains, partout, pour lire d’un trait ou par morceaux, car le livre est vivant, et le pari de faire entrer le pire des mondes possibles dans l’ordre de la pensée est suffisamment tenu pour nous garder en haleine jusqu’au bout. À faire lire plus encore quand l’actualité nous laisse par trop désemparés, rageurs, ou tout ce que vous voulez.

Maïté Bouyssy

À la Une du n° 54

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