Le nabot sanguinaire

Le romancier communiste hongrois Jozsef Lengyel – déporté dix-sept ans en Sibérie (dont onze ans passés au Goulag) décrivait  jadis dans son roman Deux communistes  l’appareil monstrueux des partis communistes d’Union soviétique et d’Europe de l’Est comme un conglomérat « d’Untermenschen, des sous-produits humains, des prototypes du fonctionnaire nazi » et ajoutait : « Un appareil semblable ne peut se consolider que s’il écrase tous ceux qui ont la moindre valeur, honneur ou capacité personnelle. Et même ceux dont il suppose qu’ils pourraient en avoir. Être soupçonné d’avoir la moindre qualité – même si la présomption est sans fondement – suffit pour succomber. »


Alexeï Pavlioukov, Le fonctionnaire de la Grande Terreur : Nikolaï Iejov. Trad. du russe par Alexis Berelovitch. Gallimard, 656 p., 32 €


Certes, Lengyel, dans ces lignes, ne tente pas d’analyser les fondements sociaux et politiques de cette sinistre réalité qu’il se contente de décrire. Il écrit un roman, pas un traité. La biographie de Nicolas Iejov fonctionnaire de la Grande Terreur confirme –et fait plus que confirmer – sa vision des choses. À la tête du NKVD – l’appareil répressif de l’URSS stalinienne – pendant deux ans et demi, il organise un véritable carnage, décidé par Staline et son bureau politique, carnage dont Pavlioukov, utilisant les documents déclassifiés du fonds Iejov, dresse un tableau accablant. Pendant ces deux ans et demi, Iejov a organisé la liquidation physique d’un million quatre cent mille personnes, fusillées, y compris des femmes enceintes et des enfants, ou mortes au cours d’interrogatoires musclés ou pendant leur séjour en prison dans des conditions pires encore que celles du Goulag

Nommé à la place de Iagoda à la tête du NKVD en septembre 1936, c’est lui qui est chargé de mettre en œuvre « l’ordre n° 00447 » par lequel Staline complète et amplifie la purge sanglante du parti entamée depuis 1936 par un massacre de masse organisé dans le plus grand secret entre le 2 juillet 1937 et le 17 novembre 1938. Iejov en organise et en suit au jour le jour le déroulement avec Staline qu’il rencontre alors presque quotidiennement. Une résolution du Bureau politique « sur les éléments antisoviétiques » adressée à tous les dirigeants des républiques, des régions et des territoires, les invite d’abord à ficher « tous les koulaks et criminels retournés chez eux » après leur libération de l’exil ou du camp et qu’il accuse d’être « les principaux instigateurs des crimes antisoviétiques dans les kolkhozes, les sovkhozes, les transports et certaines branches de l’industrie ». L’ordre commande de fusiller « immédiatement les plus hostiles d’entre eux » et de déporter les autres, décrétés « moins actifs mais néanmoins hostiles », dans les régions éloignées du pays. La résolution définit un quota de victimes de la répression à atteindre dans chaque république ou région, classées en deux catégories : les futurs fusillés et les futurs déportés. Les réceptionnaires doivent « présenter dans un délai de cinq jours la quantité d’individus soumis à l’exécution ainsi que la quantité de ceux soumis à la déportation ».

Alexeï Pavlioukov, Le fonctionnaire de la Grande Terreur : Nikolaï Iejov

Moins de trois semaines après le premier ordre, le 20 juillet 1937, Staline engage le massacre des « contingents nationaux » c’est-à-dire de multiples minorités nationales considérées comme autant de nids d’espions, en ordonnant d’abord la chasse aux Allemands de la Volga regardés comme une cinquième colonne. Les Allemands de la Volga ne sont qu’un modeste début… Un ordre secret du 30 juillet, signé Iejov, détaille l’opération, qui doit frapper pêle-mêle des paysans dits « koulaks » libérés à l’expiration de leur peine, des « éléments socialement nuisibles » et des populations soviétiques non russes (Polonais, Allemands, Finlandais, Lettons, Estoniens, Grecs, Roumains, Coréens) suspectées de constituer un vivier pour l’espionnage. Ces victimes sont, elles aussi, réparties en deux catégories : un groupe à fusiller (la majorité) et deux autres à déporter. Moscou fixe des quotas et invite les autorités régionales à solliciter un dépassement, en général accordé. C’est à qui parmi les cadres régionaux du parti demandera le plus grand dépassement, ce qui n’empêchera pas nombre d’entre eux d’être fauchés par le mécanisme aveugle ainsi enclenché.

Ce massacre frappe par son caractère aveugle et son ampleur. Pour remplir les quotas fixés et les rallonges demandées, les cadres du NKVD, souvent promis eux aussi à une liquidation prochaine, rivalisent de zèle. Ils raflent les premiers venus sur la base du plus mince incident, de la parole la plus insignifiante, voire de rien du tout, pour remplir les statistiques et inventent des organisations clandestines fantasmagoriques où ils fourrent le premier venu. Un responsable du NKVD en fabrique même une de ses propres mains dans un kolkhoze pour y attirer des paysans. Certains agents du NKVD s’enivrent à mort pour pouvoir arrêter, frapper, torturer, arracher des aveux invraisemblables, et tuer.

Alexeï Pavlioukov, Le fonctionnaire de la Grande Terreur : Nikolaï Iejov

Pavlioukov donne de ce « mini-génocide » une description hallucinante qui mêle l’absurde à l’effroyable. Ainsi, dans la région de Sverdlovsk, le responsable du NKVD rafle tout ce qu’il peut pour remplir ses listes : « Par exemple, écrit Pavlioukov, sur les 4 218 personnes arrêtées au compte de la ligne polonaise, il n’y avait que 390 Polonais réels […] De même, tous les 227 accusés au compte de la ligne lettonne étaient d’anciens koulaks, parmi lesquels il n’y avait que douze lettons ».

Les prisons étant déjà pleines, il faut les « désengorger » à tout prix, et donc exécuter en masse. Le 27 mai 1935 avaient été constituées des troïki (groupes de trois) comprenant le chef local du NKVD, le chef de la police et le responsable politique local qui pouvaient condamner à l’exil ou à 5 ans de prison. Staline, par le décret du 30 juillet 1937, leur donne le droit de prononcer des condamnations à mort (catégorie n° 1) ou des peines de 8 à 10 ans de détention (catégorie 2). Pour accélérer la répression, Staline, par deux décrets du NKVD du 11 août 1937 et du 20 septembre 1937, permet même l’examen des victimes par des dvoïki (doublettes) sans le secrétaire du parti. Ces troïki et dvoïki seront dissoutes le 26 novembre 1938, une fois achevé le massacre qui fauche près de 750 000 hommes, femmes et enfants en moins de dix-huit mois. Sur 335 513 membres des « minorités nationales » jugées suspectes, arrêtés pour leur appartenance ethnique, 247 157, soit 73,6 %, sont fusillés.

Alexeï Pavlioukov, Le fonctionnaire de la Grande Terreur : Nikolaï Iejov

Vient ensuite le moment où, selon le titre d’un chapitre du livre, « le maure a fait son devoir » et Staline décide de s’en débarrasser. Le récit des intrigues permettant d’y parvenir est l’un des meilleurs moments du livre. Finalement, Iejov est accusé d’avoir été un agent des services secrets allemands et polonais, pendant que sa femme, elle, travaillait pour l’Intelligence Service britannique, puis d’avoir monté un complot terroriste contre la direction du parti et contre Staline, pour les assassiner… un complot comme il en avait fabriqué tant d’autres tout aussi imaginaires contre des milliers de victimes ; Iejov se vante d’avoir « nettoyé quatorze mille tchékistes » (nettoyé veut dire envoyé dans l’au-delà) mais s’accuse d’avoir laissé des hordes d’espions dans les directions du NKVD, par manque de vigilance et complicité au moins objective, sinon subjective.

Pourquoi cette bacchanale sanglante ? Pavlioukov se garde bien de reprendre l’explication pseudo-psychologique sur la paranoïa de Staline, mais n’avance guère comme explication que la volonté du maître du Kremlin de consolider son pouvoir… En quoi cette purge qui frappe de bas en haut toutes les couches de la société, depuis des paysans déportés ou revenus dans leurs villages jusqu’à des membres du bureau politique fidèles partisan de Staline, y contribuait-elle ? Cela n’apparaît pas très clairement à la lecture du livre, mais une conclusion s’impose. En liquidant la couche dirigeante du parti, Staline se débarrasse de vieux révolutionnaires devenus certes de bons bureaucrates, mais sceptiques, voire critiques à l’égard du maitre du Kremlin. Il les remplace par de jeunes promus qui lui doivent tout ; en liquidant les clans locaux, il renforce le pouvoir central ; en envoyant dans l’autre monde ou au Goulag des « contingents nationaux contre-révolutionnaires » polonais, lettons, finnois, estoniens ou soviétiques, il élimine des éléments jugés instables à la veille de la guerre qui menace ; sous l’ordre de la terreur, les sources de mécontentement, voire de révolte, sont nombreuses. Il faut en interdire toute expression possible pour conforter le pouvoir de la nomenklatura dont en même temps il renouvelle les rangs. Iejov a massacré à droite et à gauche pour remplir cette mission que Staline lui a confiée avant d’en rejeter sur lui les prétendus « excès », de le faire fusiller, de le condamner à l’oubli et de le remplacer par Lavrenti Beria, dont Pavlioukov nous décrit l’ascension, mortelle pour le nabot sanguinaire.

Jean-Jacques Marie

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