Faire théâtre de la solidarithé

Actuellement est présenté au Théâtre de Belleville 1336 (Parole de Fralibs), « une aventure sociale », écrite et interprétée par Philippe Durand, un beau spectacle inspiré par la lutte victorieuse, pendant 1336 jours, des ouvriers de Fralib contre la multinationale Unilever, pour sauver leur usine de Géménos et leurs emplois.


1336 (Parole de Fralibs). De et par Philippe Durand. Théâtre de Belleville jusqu’au 31 mai. Tournée jusqu’au 14 juillet.


« Faire théâtre de tout » : cette proposition d’Antoine Vitez trouve une réalisation exemplaire dans le spectacle 1336 (Parole de Fralibs). Philippe Durand, en jean et polo, est assis à une petite table, avec un grand cahier ouvert devant lui. A ses côtés, sur une autre table, des boîtes de thés et de tisanes multicolores, de la marque 1336, forment une pyramide : scénographie minimaliste pour une vraie performance théâtrale. Pendant une heure et demie, l’acteur transmet ce qu’il appelle, dans le programme, un « trésor populaire » : va-et-vient entre le texte, dont il tourne régulièrement les pages, et adresse directe au public, installé sur des gradins, par exemple à Belleville, ou de préférence en arc de cercle.

Philippe Durand appartient à l’Ensemble artistique de la Comédie de Saint-Étienne, qui coproduit 1336 avec le Théâtre de Belleville. Il a participé à de nombreux spectacles du directeur, Arnaud Meunier ; il a travaillé avec Michel Vinaver, metteur en scène de deux de ses pièces, À la renverse et Iphigénie Hôtel. En 2014, à partir d’entretiens avec des habitants de Saint-Étienne, il avait déjà créé une petite forme, Paroles de Stéphanois, jouée dans des lieux très divers de la région. Il en va de même pour ces paroles de Fralibs, qui ont connu un grand succès au Festival d’Avignon 2017, qui avaient été entendues à Paris, quelques jours en janvier 2018, à la Maison des métallos : lieu porteur de toute une mémoire de luttes syndicales et politiques depuis 1937, sauvé de la vente à des promoteurs privés par une longue mobilisation, devenu établissement culturel depuis 2007, beau lieu en résonance avec le spectacle.

1336 (Parole de Fralibs). De et par Philippe Durand

© Stéphane Burlot

Au mois de mai 2015, peu avant le lancement de la marque 1336, Philippe Durand avait rencontré des ouvriers dans leur usine reconquise, à Géménos, près d’Aubagne, et mené des entretiens avec eux. Il les a retranscrits, en trente-sept séquences, de longueur variable, préservant l’oralité ; mais il a organisé, à partir des témoignages, un récit permettant de suivre les étapes de le lutte (Editions d’Ores et déjà, 2016). En 1997, la marque, d’origine marseillaise, Eléphant est intégrée à Fralib (Française d’alimentations et de boissons), filiale d’Unilever, qui fabrique aussi le thé Lipton au Havre et à Géménos. En 1988, l’usine du Havre est fermée et la production regroupée sur un seul site, fermé à son tour en septembre 2010, pour une délocalisation en Pologne et en Belgique. Dès lors les ouvriers vont se battre pour conserver leur outil de travail, en occupant les locaux et en menant une bataille juridique, par des plans de sauvegarde de l’emploi. Le 26 mai 2014 est signé l’accord de fin de conflit, permettant la création d’une coopérative ouvrière.

Philippe Durand commence in medias res avec la première phrase d’un ancien artisan : « moi, je suis boulanger de métier ». Il adopte l’accent marseillais, avec des variations pour la plupart des intervenants. Mais, dès la deuxième et troisième séquences, il donne la parole aux Havrais, ceux qui ont dû quitter leur région d’origine et cru conserver durablement leur emploi. Il préserve alors l’oralité, non par la prononciation du Sud, mais par la restitution de formes populaires : « alors eux y z’avaient dit qu’y fermaient le Havre / pour tout regrouper sur Gém’nos / et aujourd’hui r’gardez y nous r’font la même chose quoi.» Il change légèrement de registre pour les témoignages féminins ; mais plutôt que de risquer la caricature, il préfère signaler, d’entrée dans le texte, le passage à une locutrice : « au début on était que des femmes » ou « entre guillemets je suis maghrébine (…) moi mon père y nous a éduqués à la stricte ».

1336 (Parole de Fralibs). De et par Philippe Durand

© Stéphane Burlot

Le passage rapide d’un personnage à l’autre exclut l’identification, si ce n’est par une plaisanterie, une manière de montrer le piteux état du polo, de participer à la critique de la société de consommation : « ça fait quatre ans que j’ai pas changé de vêtements mais / j’ai plus envie. » Comme chez l’acteur brechtien, la distance autorise parfois l’émotion. Sans se lever de sa chaise, dans un léger recul par rapport à la table, le conteur investit aussi son corps, dans l’histoire de la voisine retraitée, prête à donner un chèque de mille euros en soutien, ou dans l’évocation du boycott chez Auchan, par l’abandon de chariots remplis de produits Unilever. Il peut aussi faire rire aux dépens des patrons ou des vigiles de la société ETIC, en restituant la faconde des récits ou le pittoresque des imitations.

En donnant ainsi la parole à ceux qui continuent à se battre pour la fragile survie de leur coopérative ouvrière, la Scop-Ti, Philippe Durand rend un bel hommage au courage et à la persévérance nécessaires à leur victoire. Il les montre dans leur diversité, de l’ancien électeur de Nicolas Sarkozy devenu adhérent de la CGT à Olivier, un des animateurs du mouvement, « un roc », en pleurs à l’annonce du premier des quatre jugements, de la réintégration de tous les salariés licenciés. Il fait comprendre les moments difficiles, individuels : une première grève pour la nouvelle venue, face aux chiens sans muselière, la rupture avec « la copine et tout un côté de la famille », communs : le choix entre la grosse prime de départ ou la lutte pour l’emploi, entre le chèque de 90 000 € ou le redémarrage de l’usine. Mais il met aussi en lumière la découverte de la solidarité au cours d’un tour de France, l’expérience de l’occupation partagée six mois durant, l’apprentissage du collectif contre l’individualisme régnant. Comme ce vrai spectacle politique veut éviter le registre militant, après la célébration de la dignité et de la liberté conquises dans la lutte, il se termine sur la fable de La Fontaine : « Le Loup et le chien », avec l’accent ! Et la représentation se poursuit par une rencontre, puis la vente de thés et tisanes 1336, encore peu disponibles sur l’ensemble du territoire.


À Sébastien Chaillou qui m’a fait découvrir le spectacle et inspirer l’expression « solidarithé ».

Monique Le Roux

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