La fougue de Jean Fautrier

Riche, bien organisée, cette exposition passionnante offre près de 160 tableaux, dessins et gravures, une vingtaine de sculptures, des livres illustrés. Des écrivains admirent les œuvres différentes et inventives de Jean Fautrier (1898-1964) et les commentent minutieusement : André Malraux, Jean Paulhan, Francis Ponge, Georges Bataille.


Exposition Jean Fautrier. Matière et lumière. Musée d’Art moderne de la Ville de Paris. 26 janvier-20 mai 2018

Jean Fautrier. Préface de Fabrice Hergot. Paris Musées, 272 p., 44,90 €


Surgissent – entre autres – les Tyroliennes en habit du dimanche (1921-1922, féroces et sarcastiques), Trois vieilles femmes (1923, les Parques redoutables), les Nus noirs, Le grand sanglier noir (1926, suspendu, éventré), les fleurs des ténèbres, les glaciers et les lacs sombres et sinistres, les lithographies obscures (prévues pour L’Enfer de Dante), les paysages schématiques, la série des Otages (1943-1945), Le fusillé (1943), Les bobines (1947), Le moulin à café, L’encrier (1948, trapu), les poissons…

Exposition Jean Fautrier. Matière et lumière

Jean Fautrier, “Le grand sanglier noir”. Huile sur toile, 1926. Paris, musée d’Art moderne.

Changeant, souvent austère, parfois agressif, Fautrier est inclassable, distant, non aligné, lucide, sans emphase, sans pathos. Il aime rompre. Il refuse tout embrigadement. Sa recherche picturale consiste en phases successives, parfois séparées par de longues interruptions. Après ces années 1920, il note : « Je me refusais à entrer dans une école quelconque, cubiste ou autre. J’estimais que le cubisme était une chose finie, et le surréalisme qui était à la mode alors, également une chose finie, je dirais même une chose finie d’avancer. » À chaque moment, il imagine une nouvelle manière de s’exprimer, de tisser des matières autres en une écriture imprévue. À Jean Paulhan, Fautrier explique : « En principe, je peins très vite. C’est devenu très à la mode depuis. […] C’est que je m’ennuie à faire de la peinture. Il faut que cela aille vite. Je n’ai pas envie de m’ennuyer dans la vie ». Son tableau, dit-il, « est très préparé, très élaboré dans son esprit » ; cette préméditation n’a rien à voir avec la technique, ni avec l’exécution qui pourrait avoir lieu en un instant bref.

Lorsque Fautrier lutte sans cesse contre l’ennui, contre la lassitude, contre la morosité, il choisit la fougue, l’ardeur, l’emportement, l’impatience, la promptitude, la violence, la fureur de vivre et de créer, l’élan, la violence, l’irascibilité. Son ami Jean Paulhan a publié Fautrier l’enragé en 1962. Selon Paulhan, il proposerait « le drame sans avoir le pathétique, la catastrophe sans émotion ». Il peindrait les peaux de moutons pendus, les lapins écorchés ; entre les cuisses décousues d’un sanglier, ce serait plus bas « une boule de souille et d’entrailles ». Selon Paulhan, les éléments de notre monde « ne sont plus sûrs : car le ciel, la terre et l’eau se mêlent dans un scintillement, à la fin s’abolissent » ; le peintre enragé suggérerait un poisson comme un « éclat d’azur » ou une olive comme un « suintement de jade ». Et ce serait une « brûlante ou brève séduction : une séduction insoutenable »… Ou bien Paulhan perçoit les lignes très elliptiques des Otages lorsque se mêlent la reconnaissance et l’horreur. Ou encore Fautrier se serait fabriqué « une matière à lui, qui tient de l’aquarelle et de la fresque, de la détrempe et de la gouache ; où le pastel broyé se mêle à l’huile et l’encre à l’essence ». Ou aussi, il y a chez lui « cette fureur qui éclate parfois de rire ».

Exposition Jean Fautrier. Matière et lumière

Jean Fautrier, Tête de femme, vers 1928. © Adagp, Paris, 2017

En 1945, André Malraux perçoit Les otages : « Il n’y a plus que des lèvres qui sont presque des nervures ; plus que des yeux qui ne regardent pas. Une hiéroglyphie de la douleur ». Et, en 1956, Malraux écrit : « N’oubliez pas que Fautrier est un de nos premiers sculpteurs. » En 1945 aussi, Francis Ponge écrit sa Note sur les otages (peintures de Fautrier). Il l’y oppose à Picasso : « Après Picasso : masculin, léonin, solaire, membre viril, érection, ligne se dressant, généreux, rugissant, offensif, s’extériorisant, conduisant à l’attaque. Fautrier représente le côté de la peinture féminin et félin, lunaire, miaulant, étalé en flaques, marécageux, attirant, se retirant (après tentatives de provocation). Attirant chez lui. Appelant chez lui, à son intérieur. Pour vous griffer ? » Ou bien Ponge termine son texte : « Le hurlement de l’Espagne martyrisée avait été exprimé plastiquement par la toile illustre de Picasso, Guernica. Huit ans après, voici Les otages : l’horreur et la beauté mêlées dans le constat ».

Fautrier illustre Madame Edwarda de Georges Bataille en 1945. La volupté et la mort, le plaisir et la douleur, seraient tragiques, sacrés et « nous pourrons rire d’un rire absolu » ; Madame Edwarda, nue et folle, va jusqu’au bout de sa nudité ; elle connaît l’extase, l’excès, les actes « horribles et risibles » ; l’ironie serait une « longue attente de la mort »… Fautrier trace aussi, en 1947, les longues femmes nues de L’Alleluiah de Bataille. Selon lui, la « fêlure du sexe découvert » serait analogue à la « fêlure infinie du ciel » ; ce serait l’érotisme, l’angoisse, l’infini et la déception, le rire et la mort ; la volupté s’exténue et se brûle elle-même, l’absolu et le désordre. Dans le catalogue, Eduardo Jorge de Oliveira étudie la nudité, les écrits de Bataille qui tissent la violence et l’humour, la jouissance et l’informe, l’obscène et le sacré… Dans le n° 7 de décembre 1928 de la revue Documents, Bataille définit l’informe : « L’univers ne ressemble à rien et n’est qu’informe ; et l’univers est quelque chose comme une araignée ou un crachat. »

Exposition Jean Fautrier. Matière et lumière

Jean Fautrier, “L’encrier (de Jean Paulhan)”. 1948. Paris, Musée d’Art moderne.

Alors Jean Fautrier est proche de Georges Bataille. Sa rage de vivre et de créer serait du côté du rire, du côté de la jouissance, du côté d’Éros et de Thanatos, du côté de l’obscène et du sacré, du côté de l’inachevé. Ses œuvres uniraient les figures et la défiguration, le réel et l’informe, les objets et l’incertain, les choses et le vaporeux. Très jeune, Fautrier fut d’abord, en Angleterre, fasciné par Turner…

Né en 1898, Il est élevé par sa grand-mère maternelle irlandaise. En 1907, à neuf ans, il souffre de la mort de son père et de cette grand-mère. L’année suivante, sa mère s’installe à Londres où il la rejoint quelques mois plus tard. À quatorze ans, il est admis à la Royal Academy of Arts, puis à la Slade School of Fine Art. Il découvre la peinture de Turner. En 1917, il revient en France ; il est soldat engagé ; gazé, il sera réformé en 1921. Il voyage en Europe. De 1922 à 1933, ses tableaux sont admirés par les critiques, par les écrivains, par des galeristes. De 1934 à 1939, pour des raisons financières, il quitte Paris ; il devient moniteur de ski à Tignes, en Savoie. Il gère un hôtel, le dancing « La Cagna », puis « La Grande Ourse » au Val-d’Isère ; selon les moments, il peint et n’expose pas. Il revient en 1940 à Paris ; il expose en 1941-1942 ses tableaux ; puis il rencontre Paulhan, Char, Ponge, Éluard… Il meurt le 21 juillet 1964.

Sans cesse, ses colères, son impatience, ses amours, son emportement, enfièvrent et inventent.

Gilbert Lascault

À la Une du n° 52

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