Notre choix de revues (10)

Les revues rapprochent les idées, les imaginaires, les histoires. Ainsi, la Revue des sciences humaines rassemble l’œuvre d’Yves Ravey alors que Peut-être consacre un numéro entier à celle de Claude Vigée. Du côté des idées, la très heureusement illustrée livraison du Magasin du XIXe siècle interroge la gloire, et l’atypique Multitudes propose des correspondances révélatrices pour ce début de siècle.

Multitudes, n° 68

Revues 10 multitudes Des correspondances révélatrices de ce début de siècle. Voilà l’effet produit par la dernière livraison de Multitudes, revue d’art et d’idées sous la houlette d’Yves Citton et de Yann Moulier-Boutang. S’ouvrant sur des mises au point de la situation au Rif et en Guyane, ce numéro s’achève avec un dossier sur les « territorialités kanaks ». Tout en se gardant d’établir des comparaisons, le rapprochement implicite proposé entre ces trois aires ne manque pas d’interroger quant à la prégnance du fait colonial dans le Sud global. Les contestations étudiées se rejoignent dans une même dialectique dépassant tradition et modernité. Les auteurs, parfois parties prenantes de ces dynamiques, se penchent ainsi sur la construction de longue haleine de l’autonomie.

Sur un tout autre plan, la question du choix libre traverse l’enquête centrale, recension et analyse critique des méthodes de « court-circuitage de la décision ». Dans ce panorama des « avancées », notamment américaines, en matière de psychologie cognitive, chimie et ingénierie informatique, on découvre les mille manières d’abdiquer son libre arbitre pour le bien de la planète… Cela va des algorithmes choisissant à notre place sur internet aux techniques du « nudge », qui nous poussent à agir sans réfléchir dans la vie quotidienne. Emblématiques de cette tendance, les « moral bio-enhancers », ou comment se perfectionner moralement grâce à des médicaments. Au cri des Rifains : « Nous ne sommes pas des sauvages ! », on ajoutera donc : « Ni des robots ! ».

Ces mises en garde n’empêchent pas une paradoxale fascination pour la numérisation du monde. Autre réserve, l’emploi dans quelques articles d’un curieux idiome poststructuraliste. Un cahier de poésie, dédié à John Ashbery, se révèle d’une lecture plus agréable. De même que l’entretien de l’anthropologue Tim Ingold, ces belles pages suggèrent la nécessité, très actuelle, d’une politique de l’attention, pleine et entière, tant aux mots qu’aux choses. U. B.

La 68e livraison de la revue Multitudes est disponible sur le Cairn (https://www.cairn.info) ou en librairie. Abonnements et découverte des anciens numéros sur leur site (http://www.multitudes.net).

Revue des sciences humaines, n° 325

Revues 10 multitudes Ses pièces sont entrées au répertoire de la Comédie-Française, son œuvre romanesque est reconnue et traduite, on commente Yves Ravey à l’université. Bref, l’écrivain est entré dans le panthéon des contemporains, à côté de Michon, Quignard, Modiano ou Echenoz. Mais oublions cela et lisons le numéro que la Revue des sciences humaines lui consacre. On découvrira ce qui se cache derrière cette écriture rapide et sèche, qui rappelle le polar et la tragédie. Laquelle, au sens métaphorique, affleure dans les romans, tels que les lit Martina Stemberger. D’autres lectures figurent dans ce riche recueil ; on s’en tiendra à deux inédits. « Autoportrait », qui figure à la fin de la revue, rappelle quelle place les arts plastiques occupent dans la vie de l’auteur. L’autre inédit est consacré à la mère d’Yves Ravey, qui est autrichienne. Il a passé son enfance dans ce pays, après la Seconde Guerre mondiale, et son « Ce qui manque au lexique ne peut être compté » donne toute sa dimension à des romans que l’on croit surtout ancrés dans le Jura. Pour cela seul, il faut lire cette revue. N. C.

Revue des sciences humaines n° 325 : « Yves Ravey, Une écriture de l’exigence », textes réunis par W. Asholt, J. Fortin et J.-B. Vray. Éditée par le Septentrion, la revue est disponible en librairie au prix de 27 €.

Peut-être, n° 9

Revues 10 multitudes Ce numéro spécial de la revue Peut-être, publiée par l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée, réunit dans un fort volume de 500 pages les Poésies complètes (1950-2015) de cet auteur ; l’occasion est ainsi redonnée de reprendre ou de prendre la mesure d’une poésie originale, hors de la mode, mais d’une grande actualité, qui a la particularité de s’être nourrie d’expériences historiques et culturelles fort différentes. Anne Mounic démêle et éclaire dans sa préface les enjeux de cette « parole/enfin humaine ».

Claude Vigée – de son nom Claude André Strauss – est  né en 1921 à Bischwiller en Alsace, dans une famille juive peu  pratiquante  où l’on parlait un dialecte bas-alémanique, qui fut avec les psaumes de la Bible la première langue de l’enfant, sa première langue maternelle. Aussi a-t-il écrit en alsacien des poèmes qui seront ultérieurement publiés par la revue. À ce bilinguisme s’adjoint la connaissance précoce de l’allemand, qui lui donnera accès à l’œuvre, admirée et étudiée, du Goethe panthéiste. Mais c’est un autre visage de l’Allemagne qui se révèle dans les années trente et, quand la guerre survient, Claude Vigée, dont la famille a émigré aux États-Unis, s’engage d’abord dans la Résistance, avec l’Action juive à Toulouse. C’est à cette époque que, dans un geste de défi et de confiance, il change de nom : Strauss devient Vigée, autrement dit « J’ai (la) vie » ; il est en contact avec Jean Cassou, Pierre Seghers, d’autres poètes.

Mais, en novembre 1942, il doit fuir et embarque à Lisbonne sur un navire qui le conduit à New York. Ce sera sa période américaine (jusqu’en 1960) qui lui permettra de mener une carrière universitaire, notamment à la Brandeis University de Boston, où il se lie avec des personnalités aussi diverses que Robert Frost, William Carlos Williams, Robert Lowell, Henri Thomas, Pierre Emmanuel, Yves Bonnefoy ou son ami René Girard.

De ce long exil, de cet « exil intérieur » hors d’Europe, il tirera Les Poèmes de l’Été indien, recueil publié en 1957 par Camus chez Gallimard, qui célèbre l’été de la Saint-Martin de la Nouvelle‑Angleterre, la « gloire surnaturelle de l’arrière-saison » avec cette notion réconciliatrice : « le consentement seul compte ».

Mais, dans Canaan d’exil et dans Le Poème du retour, c’est au contraire l’insatisfaction qui le conduit à effectuer un « retour » en Israël (qui est en fait un aller), une installation, devenue effective en 1960, qui relance dans sa poésie l’inspiration juive, nourrie, enrichie par les discussions à l’Université hébraïque avec Martin Buber et Gershom Scholem sur les cabalistes : « De roc et de la cendre un homme aspire à naître ».

« Jusqu’à l’aube future » : le titre choisi pour ces poésies complètes saisit bien ce qui fait l’originalité pour ainsi dire théologique de Claude Vigée. Certes, on ne saurait, après de telles expériences historiques, culturelles et personnelles, s’étonner que Claude Vigée ait à l’extrême le « sens du tragique ». Mais la force de sa poésie vient de ce que ce tragique est transcendé, dépassé.

Ainsi, l’histoire effrayante et cruelle du sacrifice d’Isaac par d’Abraham – un sacrifice ultime qui n’a pas lieu, finalement, puisque la victime, au dernier moment, est remplacée par un bélier – doit être lue selon Claude Vigée comme un dépassement du tragique, une victoire sur la négativité, un pari sur la vie. Pour faire entendre ce renversement, qui est au cœur du recueil L’Acte du bélier (1963-1971), il se réfère dans un essai sur Goethe (L’art et le démonique) à la notion de « démonique » dont il souligne la dimension paradoxale de force positive, créatrice, le caractère « affirmatif ».

Il a le sentiment de faire entendre une parole enfin humaine, une parole retrouvée, un « respir » pour employer un vieux mot français qui fait écho à l’Atmen allemand de Rilke. Il invente alors sa forme propre, une alternance de poèmes, proches des psaumes, et de prose pour faire entendre « la puissance invisible du souffle ». On aura reconnu la proximité avec la démarche d’Henri Meschonnic. Le recueil Délivrance du souffle (1977) met au cœur de sa poésie, de sa pensée, de sa philosophie, la notion de souffle, de souffle vital qui suscite et soulève un rythme – une alternance de « systoles » et de « diastoles » disait Goethe, qui empruntait ces notions à la médecine de son temps.

Une autre figure biblique trouve alors une valeur, centrale, symbolique, celle de Jacob en lutte avec l’Ange ou Dieu (Genèse, 32), cette « étreinte initiatique » de toute une nuit au terme de laquelle Jacob obtient son nom, Israël. La Lutte avec l’ange – le recueil des tout premiers poèmes, publié en 1950 – date en sa première version de novembre 1942 à Lisbonne. « À l’aube » : pour Jacob, c’est un nouvel élan vers l’avenir, une seconde naissance.

C’est dans le recueil Délivrance du souffle que Vigée introduit ce qu’il appelle les « noyaux pulsants » de la poésie, qui explicitent sa démarche : « Ce ne sont pas mes souvenirs que je cherche, ni les choses en soi que je dis, mais l’émergence depuis longtemps poursuivie d’un commencement lumineux en moi […] un Buisson ardent, voilà le trésor que je dois exhumer. […] L’attente, la vision jubilante, la perte et le deuil de cette incandescence trop vite éteinte, voilà le contenu de ma quête à travers les vagues pétrifiantes du temps » (p. 279).

Au terme de son long parcours de poète, de sa « quête », Claude Vigée fait entendre des notes plus sombres, une évolution qui se reflète dans les titres Apprendre la nuit (1989-1991) et Danser vers l’abîme (1991-2005). La longue maladie de son épouse, Évy, qui l’accompagne depuis 1947, et son décès en janvier 2007 lui inspirent alors des « Chants de l’absence » qui n’ont d’autre prétention que de faire partager un bouleversant sentiment de radicale et vaine solitude. « Sans Évy dans les parages chaque jour, plus personne avec qui se parler. […] Voilà ce qui est accablant, insupportable même […]. Tout le vécu est maintenant issu de moi et dirigé vers moi sans exception. Rien à répartir librement entre elle et moi, en riant ou en pleurant comme avant. […] Toute l’existence reflue vers moi. L’âme jumelle s’est évanouie dans le grand brouillard. […] Éclipse de la voie lactée où nous tétions la joie. » J. L.

Le 9e numéro de Peut-être est consacré à Claude Vigée. Intitulé « Jusqu’à l’aube future. Poèmes 1950-2015 », il accompagne le travail de l’Association des amis de l’œuvre de Claude Vigée.

Le Magasin du XIXe siècle, n° 7

Revues 10 multitudes  « Le grand homme est bête », selon le jugement de Baudelaire, qui préfère invoquer des « Phares ». Mais, pour les premières générations du XIXe siècle, il n’était de vraie gloire que militaire, tant la figure de Napoléon et des « soldats de l’Empire » a fasciné durablement les esprits en France (que l’on songe à Stendhal) ou en Europe (Goethe arborant sa Légion d’honneur). C’est en 1836 que Louis-Philippe inaugure l’Arc de triomphe de l’Étoile, avec le souci naïf de réconcilier les Français. Mais ce culte des grands hommes va, au cours du siècle, se monnayer et se transformer en de multiples dispositifs (en « machines ») qui vont finir par faire perdre son aura à cette gloire officielle.

Après de très riches numéros consacrés à la nuit, à l’Amérique et à la bande dessinée, Le Magasin du XIXe siècle propose un nouveau dossier constitué par José-Louis Diaz sur cette frappante évolution qui voit au cours du siècle l’aspiration à la gloire se dégrader en désir de célébrité et en faim de popularité éphémère. Ce  numéro intitulé « La machine à gloire » (en référence à un article de Camille Mauclair), abondamment illustré de documents de l’époque, analyse la manière dont s’organisent les vraies gloires du siècle (comme celle, ambiguë, de Beethoven, selon Marie Gaboriaud), les gloires paradoxales (celle de Lacenaire guillotiné), les gloires tardives (Zola, par Alain Pagès) ou les gloires oubliées du Panthéon, si nombreuses. La partie la plus originale du numéro est consacrée aux « machines » qui ont alimenté la gloire et finalement  ont laissé les spectateurs de ce culte désabusés et sceptiques : les photographies (Martine Lavaud), les maisons d’édition (Jean-Yves Mollier), les caricatures (Jean-Didier Wagneur), les journaux (Julien Schuh), les théâtres (Jean-Claude Yon), les statues (François Kerlouégan), les bibelots (Marie-Clémence Régnier), les affiches, etc. Au bout du compte la gloire devient simple « visibilité » et incontrôlable « buzz » et participe désormais de la « société du spectacle ». La leçon de ce numéro : l’actualité insistante du XIXe siècle et de ses problématiques encore aujourd’hui.

Le dossier est complété par une riche et cohérente bibliographie et un « florilège » de citations sur la gloire (et ses illusions) tirées largement de publications oubliées (de 1791 à 1923). Le numéro contient en outre des présentations de l’actualité polymorphe du XIXe siècle au théâtre, au cinéma et dans les expositions et, en préambule, un entretien revigorant et très enlevé avec Lydie Salvayre, qui nous montre comment la lecture, dans l’enfance, de Sans famille peut décider dans les pleurs de toute une vie.  J. L.

Publication annuelle de la Société des études romantiques et dix-neuviémistes, Le Magasin du XIXe siècle est édité par Champ Vallon. Ce 7e numéro est disponible en librairie ou sur le site des éditions.

En attendant Nadeau

À la Une du n° 49