Sous le signe du marteau d’Artaud

Depuis la naissance, le développement et les transformations du capitalisme, dont l’objectif a toujours été et demeure l’exploitation sans cesse plus raffinée de ce qui en constitue le moteur : le travail, un terme s’impose, bien que rarement employé, celui d’impitoyable, pour qualifier ce qu’il en est de cette entité, le travail, réalité infligée, subie, usante et exténuante, dont les louanges  ne cessent d’être chantées par ceux qui y sont le moins astreints, quand il en va d’une « plaie » pour les autres, les plus nombreux.


Bertrand Ogilvie, Le travail à mort. Au temps du capitalisme absolu. L’Arachnéen, 216 p., 20 €


Mais cet adjectif, impitoyable, peut aussi bien s’appliquer, et cela sans la moindre hésitation, à la démarche et au style incisif de Bertrand Ogilvie qui, d’un bout à l’autre de cet ouvrage – lequel s’inscrit dans la lignée de L’homme jetable (2012) –, traque les concessions, les faiblesses ou les impasses des discours bien-pensants sur le travail, et de ceux de nombre d’auteurs qu’il n’hésite pas à citer largement, accordant ainsi à leur démarche une prise en compte respectueuse tout en manifestant de manière tranchante et définitive ses désaccords avec eux pour peu qu’ils s’inscrivent dans une perspective de justice, de gratitude ou de reconnaissance, tel Axel Honneth.

Le souci permanent de Bertrand Ogilvie est de l’ordre d’une exigence absolue, ne fût-ce que par respect vis-à-vis de ceux – les travailleurs – qui sont les victimes, les sacrifiés de la machine à produire. S’il n’est pas question de nier « la dimension d’émancipation » tant vantée du travail, potentiel « lieu d’un écart et donc d’une désobéissance et d’une contestation possible », c’est à l’incontournable condition de ne pas gommer, fût-ce un seul instant, que le travail a toujours été et demeure « un redoutable instrument d’asservissement dont la dimension mortifère a pu être poussée jusqu’à des extrémités au départ inimaginables même par Marx ». Le programme de Bertrand Ogilvie, plutôt que d’opposer ces deux dimensions, « celle où le travail libère et celle où l’on s’en libère », consiste à libérer le travail lui-même, à en repérer les composantes pour en identifier les pièges que les idéologies de tous ordres, religieuses, humanistes, voire socialistes, s’emploient à masquer. Autrement dit, mais c’est énoncé au détour de telle ou telle phrase – des phrases pas toujours limpides, au point que, au moins à deux reprises dans le livre, l’auteur commence un paragraphe par ces mots : « Pour dire les choses très simplement », qui relèvent d’un humour décapant au regard d’exposés et de démonstrations tendues, voire arides –, il est moins question ici de militer ou de revendiquer que de « mettre bas les masques », de « casser » les images par trop complaisantes du travail, à l’image  du marteau d’Artaud, brisé, qui est en couverture du livre.

Bertrand Ogilvie, Le travail à mort. Au temps du capitalisme absolu

Répétons-le : non seulement ce livre n’a pas pour objectif de prôner, d’oublier ou de contester les luttes contre la pénibilité, les luttes pour les salaires et contre le chômage, mais, si de tout cela rien n’est mis en cause, il n’en faut pas moins penser, et donc savoir, sans hésitation, qu’à s’en tenir là, à ces justes revendications, on s’enferme dans une perspective qui sanctifie silencieusement le travail, le considère, sans le dire, comme incontournable. En ce sens, cette somme de réflexions ciselées, si elle pense notre temps – celui des « lois travail » et autres « ordonnances » –, pense plus encore les temps à venir, pense ce dont le travail est silencieusement porteur, angle le plus souvent occulté, celui de la gestation – comportements, pensées, résistances, aigreurs ou désespoir –, de la fermentation de ce qui naît dans et par le travail « sans qu’il soit possible d’en préciser le délai », à savoir le surgissement, kairos, de la quintessence de la politique où le seul rappel de quelques dates, 1789, 1870, 1917…, suffit à provoquer les insomnies des nantis. Ce point fait l’objet, non d’un premier « chapitre », car ce terme pourrait suggérer quelque organisation dans la succession des propos alors qu’il est question d’une série d’exposés faisant apparaître, sans idée d’articulation ou de logique surimposée, différentes implications et incrustations du travail : le travail est alors dans la suite du livre une sorte de kaléidoscope que l’on secoue pour qu’en apparaissent les facettes tant cruelles que destructrices.

Ainsi de ce point premier, qui situe la démocratie comme un mirage faisant écran à l’implacable dureté du travail, puis des suivants, l’angle de la servitude volontaire, racine démultipliée du travail, piste rarement pensée qui met au jour le lien structurel entre l’organisation du travail sous le capitalisme, ce qu’elle implique de violence extrême, et cet ultime de la violence dont les guerres plus ou moins récentes sont le cadre, déplacements de populations et, explicite ou déguisé, un souci constant d’extermination. Sous les vocables successifs de « l’intolérable », de « l’injustice », de « l’inévaluable », de la « singularité », les facettes des implications et modalités du fonctionnement du travail sont plus qu’analysées : décortiquées. La question de l’évaluation conduit notamment le lecteur à se rendre compte que ce qui est évalué au moyen de techniques toujours plus perfectionnées, c’est, bien au-delà de la performance, le sujet lui-même, par où le capitalisme et ses exigences s’impose en dehors de « l’atelier », à l’école ou dans les bureaux calfeutrés, jusque dans l’intime.

Bertrand Ogilvie radiographie ainsi tout au long de son trajet, toujours impitoyablement, c’est-à-dire sans concessions aux idées toutes faites, en philosophe mais aussi en connaisseur lucide des instruments souvent fallacieux des sciences dites « humaines » et plus encore en praticien de la psychanalyse, ce qui lui permet de contourner les leurres, les modalités et les formes toujours plus subtiles dont use le capitalisme pour faire du travail une arme « de destruction massive ».

Caractéristique, et non des moindres, de cet ouvrage hors norme : l’insertion tout au long du livre de cahiers de photographies dues à Ahlam Shibli, Lewis Hine, Florian Fouché, Jeff Wall, Antonios Loupassis et Marc Pataut, qui, sans commentaires et sans souci d’illustration, parlent, en quelque sorte à côté du texte, comme en écho mais avec une force équivalente, du travail sous toutes les latitudes, de ce qu’il en émane de triste, de gris, de suintant et de désespérant. Tristesse et monotonie du travail, la mort rôde.

Michel Plon

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