Itinéraire d’une clandestine

Au Studio Hébertot, Mina Poe accomplit une performance, seule sur le plateau : presque un quart de siècle après la création de You You, du Serbe Jovan Atchine, par Philippe Adrien au Petit Théâtre de l’Odéon, elle tient pour la deuxième fois le rôle de la protagoniste, immigrée yougoslave, cette fois mise en scène par Élodie Chanut.


Jovan Atchine, You You. Mise en scène d’Élodie Chanut. Studio Hébertot. Jusqu’au 11 novembre


Un cas est toujours cité en exemple : celui d’Évelyne Istria, trois fois Électre dans la pièce de Sophocle, mise en scène par Antoine Vitez, en 1966, 1971 et 1986. Mina Poe n’en est qu’à la deuxième interprétation du rôle, mais à plus de distance encore de la création. Elle avait joué pour la première fois le personnage de You You en 1993, peu après sa sortie du Conservatoire national supérieur d’art dramatique. Elle a fait redécouvrir le texte de Jovan Atchine, en mars dernier, à la Maison des auteurs de la SACD, déjà mis en lecture par Élodie Chanut. Sur la petite scène du Studio Hébertot, elle redonne vie à la femme d’une soixantaine d’années, le jour de son départ à la retraite.

Jovan Atchine a transposé dans son personnage d’immigrée yougoslave certaines de ses expériences. Né à Belgrade en 1941, d’une mère française et d’un père serbe, il était venu à Paris étudier l’architecture à l’École des Beaux-Arts. Il y est revenu s’installer en 1975, après la censure de son premier long métrage par le gouvernement de Tito. Il est mort, en 1991, dans son pays natal, lors d’un accident de voiture, envoyé par Antenne 2 pour commenter les évènements en Yougoslavie. En 1983, il avait écrit, en français, le texte de You You, discours destiné à un auditoire, monologue adressé à un public. Par une subtile construction, il fait progressivement se dévoiler les secrets d’une vie, échapper la parole dictée par les circonstances aux contraintes des convenances.

Jovan Atchine, You You

© Pascal Gély

You You fait son entrée, encombrée par son cadeau de départ, « un tailleur de couleur criarde ». Elle est vêtue d’une robe élégante et désuète, reçue pour ses vingt-cinq ans d’ancienneté, portée pour la première fois. Émue, empruntée, elle sort ses lunettes et commence à lire, avec un accent étranger, bute sur certains mots, hasarde corrections et précisions maladroites. Peu à peu, elle prend de l’assurance, fait alterner quelques phrases préparées, papier en main, lunettes sur le nez, et de longs récits, comme improvisés, pittoresques, vivants, nostalgiques. Mais, à la toute fin, elle ne peut réprimer ses larmes à l’évocation de Mademoiselle Ange, femme de sa génération employée dans une officine d’écrivains publics, interlocutrice de confiance, mise en préretraite par le jeune héritier de l’affaire familiale. Par un détour pudique, elle ose enfin dire devant le nouveau directeur, en réalité demi-frère de son propre fils, son chagrin de devoir partir, trois semaines après la mort du patron, dans le deuil, vécu clandestinement, de l’homme aimé. « Que va-t-elle devenir ? Savez-vous ce que c’est de passer huit heures par jour au même endroit, pendant des dizaines d’années ? On s’attache, on se confond avec son travail, quel qu’il soit. Pourquoi ne lui avez-vous pas dit :’’Nous avons besoin de vous, restez encore un peu, la maison ne peut pas se passer de vous…’’ J’ai beaucoup de peine pour Mademoiselle Ange… »

À travers l’itinéraire d’une femme née le jour de la fondation de la Yougoslavie, d’où son prénom, Jovan Atchine parvient à la fois à évoquer l’histoire de son pays natal et à porter sur son pays d’adoption le regard d’une feinte naïveté prêté à son personnage. You You a émigré pour ne pas subir le même sort que ses voisines lors de l’arrivée des Russes « libérateurs ». Elle a perdu son frère en 1968, qui tenait tant à posséder une voiture allemande et s’est tué avec son Opel. Elle a rencontré à Paris son compatriote Petar, qui « a toujours des combines » jusqu’à devenir le riche Monsieur Rosenberg. Après la solidarité des clochards, puis des étudiants des Beaux-Arts, elle découvre avec l’un deux un autre monde, lors de sa première visite au domicile familial de Neuilly : « Tout ça, ça n’était pas pour moi ». Plus tard, elle fait une expérience comparable avec son fils, transfuge de classe : « J’avais peur de faire honte à Marko. Lui, il apprenait tout avec aisance, pas seulement les leçons, mais aussi les belles manières du grand monde. » Et, encore au moment de devoir quitter le « logement de fonction », concédé à la secrétaire, ancienne maîtresse, elle continue d’évoquer, du même ton candide, sa vie d’exploitée et de clandestine : « Deviner les désirs et les pensées, être là… moi, j’étais toujours là, disponible, de jour et de nuit, quand les affaires marchaient et quand elles ne marchaient pas… et quand il y avait des problèmes à la maison… et pour garder les enfants ».

Mina Poe, elle-même d’origine yougoslave, est arrivée en France à l’âge de cinq ans. Elle est restée manifestement très attachée au texte de You You et a demandé à sa condisciple du Conservatoire Élodie Chanut de la mettre en scène. Elle compose ce personnage de femme à l’âge de la retraite avec sensibilité et délicatesse, sans céder au pathos. Elle parvient à occuper le plateau pendant plus d’une heure, avec comme seuls partenaires deux mannequins, l’un, côté jardin, habillé moitié en civil, moitié en militaire, l’autre, côté cour, vêtu d’une veste de costume, l’un l’ancien colonel russe devenu clochard sous le pont Neuf, son premier soutien à Paris, l’autre le Serbe Petar, métamorphosé en Monsieur Rosenberg, son patron et amour de jeunesse, retrouvé trop tard : « Nous aussi, Petar et moi, nous nous sommes ratés… Nous n’avons pas vécu notre vie ». Élodie Chanut n’a pas toujours évité l’écueil souvent rencontré dans la mise en scène d’un monologue : rechercher une théâtralité, parfois superflue, dans la gestuelle, l’esquisse de danses, l’utilisation de la musique. Mais, à cette réserve près, elle a pleinement réussi ce qu’elle annonçait : « Vous parler, avec force et tendresse, de la solitude, de la condition de femme et de l’isolement dans lequel nos sociétés plongent les personnes vieillissantes. Et faire de ce spectacle un hymne à la vie tout en rendant hommage à ces femmes et ces hommes venus des quatre coins du monde pour œuvrer à nos côtés. »

Monique Le Roux

À la Une du n° 42