Même dite en gascon, la saga politique est française

En contrepoint de la saison des prix littéraires, on peut prendre plaisir à replonger vers une littérature cachée, celle de ces petits qui se sont essayés à l’écriture parfois dans l’anonymat et sous couvert de rôles prédéterminés ou de la langue non admise, ici le gascon de la Lande et de la Gironde. Trois livres viennent de paraître en version bilingue et tous trois ont un ton, une vivacité qui tient à l’épure du discours polémique des modestes. On ne peut que les intégrer aux Subaltern Studies mais leur positionnement au sein de la « mésentente », la nôtre, celle de la nation telle qu’elle s’est avérée de la vie municipale du Second Empire au Front populaire, permet de faire jaillir la langue vécue de la vie politique qui est parole avant que d’être registre linguistique. Et cette parole qui court est marquée de la sensibilité d’auteurs imprévus, de la précision de leurs analyses et de ces lieux communs qui font lien.


Pierre Roumégous, Leutres à l’Henri. Chroniques politiques gasconnes du Travailleur landais (1936-1948). Présentées par Micheline Roumégous et traduites par Guy Latry. Presses universitaires de Bordeaux, 412 p., 27 €

Théodore Blanc, As paysans coume jou, Aux paysans comme moi. Chroniques politiques gasconnes de la Gironde du Dimanche (1869-1871) et œuvres diverses. Traduites et présentées par Guy Latry. Presses universitaires de Bordeaux, 600 p., 26 €

Folies électorales. Le manuscrit Codersac, véridique récit en vers gascons et français d’une élection au conseil général de la Gironde au XIXe siècle. Présenté par David Escarpit. Presses universitaires de Bordeaux, 552 p., 26 €


On ne sait dans quel sens présenter ces travaux que les historiens ne regardent généralement pas parce qu’ils émergent du rayon « lettres » et que la question de la langue, nationale mais minoritaire, les isole des débats de la science politique autant que de l’historiographie. Or, le paradoxe, en ces temps de crise politique catalane, est que c’est vers 1868-1869 que les Catalans, lors de la première République espagnole, conquirent l’autonomie de leur parole politique alors que les Occitans, précédemment en pointe, la perdaient et s’en tenaient à l’éternelle glose critique de ce que l’État national (français) avait construit. Partons du plus classiquement politique : Pierre Roumégous (1905-1968), un instituteur socialiste dont la carrière s’est déroulée dans la Lande maritime.

Ce dernier raconte comme personne la manifestation du 1er mai 1937 et la fête socialiste du 28 août à Mimizan où l’on vint avec femme et enfants à vélo, en voiture et en autocar et où l’on consomma des huîtres et du poulet arrosé de vin blanc. Mais la photo du congrès de la fédération ne nous montre plus que des hommes, tous coiffés du béret – identitaire. Les cantons acquis sont Sabres et alentour. Mais la menace rôde, les meetings du PPF sont là et l’Espagne de Franco fait peur. L’auteur n’en préconise que mieux l’unité. Il se montre basiste, ferme dans ses engagements. Pour le congrès, il votera la motion A, celle de Blum, et il garde à distance le PC, par ailleurs faiblement implanté et donneur de leçons, car « le bolchevisme est le contraire de la pensée libre » (Pentecôte 1939). Dès avril 1939, la chronique passe au français, non que le gascon ne suffise plus, mais le mode ordinairement familier ne s’accorde plus avec la menace de guerre quand s’effondre l’illusion de Munich. Après 1945, l’auteur, qui a passé la guerre dans un oflag près de Dresde, récuse encore le PC comme lié à Moscou, mais les Russes et l’URSS sont respectés en raison de Stalingrad.

De la tradition patoisante et gasconne viennent quelques bonnes blagues, des anecdotes et des fables morales avec des personnages de propriétaire radine et bernée, ou le rêve, encore très présent, de satiété : la ventrée de cèpes, de lièvres et de bécasses, des propos convenus qui disent le vrai du rêve festif commun. C’est une femme, en gardienne des victuailles, qui profère le discours de la plainte à l’évocation de la remise du chapon au propriétaire. La chasse au lièvre interdite lors des fêtes de fin d’année fait aussi enrager car ceux qui ont des meutes peuvent pratiquer la chasse à courre à ces mêmes dates.

Le ton du livre est celui d’une langue, même dans sa version traduite, et d’un héritage culturel, celui de la Révolution française : on parle des petits contre les gros, des métayers et des valets aux prises avec les propriétaires, tandis que les revendications des ouvriers gemmeurs sont de devenir ouvriers selon le statut des forêts domaniales ; en attendant, ils revendiquent le partage métayer selon les deux tiers à leur profit.

Les préoccupations pédagogiques de l’instituteur ne font pas disparaître sa sensibilité propre: l’espoir de 36, les mobilisations de 37, puis l’inquiétude. Reprenant la plume au temps du tripartisme, le désarroi dévore l’auteur. Micheline Roumégous, sa fille, l’éditrice du texte, parle dans sa postface de « desengaño ». Or, il s’agit bien moins de désillusion, de fin des utopies et de déprise idéologique, que de déception, au sens de l’anglicisme stendhalien, des histoires de trahison, moins des hommes que des circonstances. Et cela n’est pas seulement l’« humiliation didactique » dont fit état Algirdas Greimas. En cela, ces lettres créent un espace de réflexion très humain, et l’allocutaire fictif, ce Henri, devient tout lecteur potentiel, quel qu’en soit le temps, le lieu, la langue. En ce sens, ce texte appartient bien au roman noir et très moderne de tous les apprentissages politiques.

Pierre Roumégous, Leutres à l’Henri. Chroniques politiques gasconnes du Travailleur landais

Les écrits de Théodore Blanc (1840-1880) sont plus divers et non moins circonstanciés. C’est encore une initiative éditoriale qui les suscite, La  Gironde du Dimanche, où il travaille comme typographe et dont les directeurs sont dans l’équipe du futur député républicain Lavertujon. Guy Latry a réuni toute l’œuvre de Théodore Blanc autour de son texte politique majeur, As Paysans coume jou, ensemble de chroniques politiques explicitement républicaines et pédagogiques liées à l’actualité forte des années 1869-1871. Il livre en « singulier de la politique », en « irrégulier » dirent d’autres commentateurs, sa réactivité à l’événement. La plume taquine Blanc, elle est son refuge. Sa langue, très francisée, est celle des banlieues maraîchères de Bordeaux, avec abus des inversions des b et des v pour faire sonner local. Un essai de roman, Caoufrés, publié en avril-juin 1871, le confirme et complète la vision du monde espéré ou dénoncé dans le détour de la fiction. L’intrigue, empreinte de commisération postromantique pour la jeune femme amoureuse d’un militaire, reprend, en version un tantinet modifiée par le réalisme de la littérature du temps, le schéma de l’Abuglo de Castel-Cuillé du poète-coiffeur d’Agen, Jasmin. Sa Traviata rédimée, détruite par le travail et la malchance, devient héroïque de détermination mais son naufrage n’est que celui de tous les mirages, ordinaires ou extravagants.

Une fable et les différentes publications, almanachs et autres « brigailles », des miettes, montrent le goût de la collecte du chroniqueur plus typographe que paysan ; sa vivacité d’écoute et, là encore, ses convictions d’auteur, assez contradictoires parfois, mais toujours vivantes et souvent mélancoliques. Ses propos, les bricoles de la vie, la morale des vaincus et des petites gens, tiennent du soliloque dialogué. C’est l’occasion de doter la conversation de la rue et le lieu commun de tout leur poids social. C’est aussi, dit Guy Latry, une « écriture du malheur », d’autant que la période de guerre et de mutation politique saisit de désarroi les plus fragiles. Les propos sonnent juste, il y a de la rapidité, de l’allant, mais Le revenant, la fable ultime de l’auteur, ne laisse à l’individu que la solitude et son chien car il ne croit plus aux conventions sociales – famille ou politique. Partout pèse le travail, le poids de ce quotidien dur aux artisans des métiers comme aux petits cultivateurs qui ont pourtant joui d’une période de prospérité et détiennent de petits biens, maison, marais et terres. La fragilité des « gens de peu » reste leur lot.

Mais reste l’écriture, alerte, rythmée, ce que la traduction maintient. S’il est une rédemption, elle est bien là. L’espoir politique associé à la république naissante dont les ennemis sont stigmatisés permet la fierté du citadin, informé et averti, devenu profondément anti-bonapartiste. Le politique structure alors une autodéfinition de soi face au paysan, comme le veut la doxa républicaine. Mais là encore, le lecteur entend une langue, un souffle par où l’on entre par effraction au plus près de l’intime dans le paradoxe du point de fuite de textes qui se posent clandestinement, et en mineur, dans le champ public. Ce qui s’échange et fait lien inscrit ainsi la mésentente de la cité dans « l’oraliture », définie comme la littérature dominée par sa réception immédiate.

Le manuscrit Codersac est le plus ludique et le plus imprévu. Ce long texte bouffon qui traite apolitiquement de la politique est apparu dans une vente publique en 2006. Il reprend le genre héroïco-comique qui met toujours les rieurs, vainqueurs ou vaincus, du côté du narrateur, une tradition bien ancrée, du Lutrin de Boileau au Joan l’an prés de l’abbé Fabre dont Emmanuel Le Roy Ladurie a tiré L’amour, l’argent la mort en Languedoc (1980). Ici, la saga de village se déploie au fil d’une bonne quinzaine de cahiers qui peuvent  dépasser la cinquantaine de feuillets. Les noms de personnes sont cryptés et les situations réinventées, mais l’auteur resté anonyme a donné la clé des principaux noms de lieux : Codersac est Podensac, on est au sud de Bordeaux, pays de vignes en bordure de la Garonne, tout près de la lande dont les habitants sont réputés plus rustiques. La préface de David Escarpit précise la langue et les faits évoqués. Le récit part de l’Empire, puis il est repris dans la conjoncture de la fin de siècle, et l’un de ses feuillets est d’après 1900. Les  avatars d’une campagne pour la succession d’un conseiller général où de minuscules ambitions et diverses promesses permettent toutes les déconvenues aux trompeurs trompés. On flotte entre des faits avérés et de franches galéjades. Le banquet offert se retourne contre son commanditaire tant le monde s’est échauffé. Il reste que se gausser ainsi de l’arrivée de la vie politique locale au village et de ces premières campagnes d’opinion marque la peur résignée de ceux qui s’en offusquent. On peut penser alors à un discret horizon clérical et monarchique, mais le bonheur du lecteur est d’y voir ferrailler dans tous les sens. On en devient complaisant au meneur de jeu qui est un meneur de texte et le relance. Le républicain est certes un peu moins véreux que M. le comte (évidemment de Lur-Saluces), mais tous se ridiculisent. Le rythme séduit. Ce texte foutraque met en joie le lecteur qui ne veut qu’entendre la ruine du prestige des édiles et leurs manigances de couloir. Les prétendants au conseil général auront pour menue monnaie une mairie qui leur échappe. Quant aux heureux élus, dûment installés, ils voudront  à tout prix leur orphéon, autre manie du temps.

Il va de soi que c’est un travail et des éditions universitaires qui permettent de réunir et de mettre à la portée du lectorat francophone des textes qui se sont délibérément inscrits dans le second rayon de la bibliothèque. Ces entreprises sont marquées du sceau et de l’énergie de Guy Latry, qui détenait la chaire d’occitan à Bordeaux et qui fit aussi bien connaître Bernard Manciet, le grand poète de la Lande, que Félix Arnaudin, son « imagier ». Dans le jeu d’écriture de ce qui se cache, se dit et se cherche, il reste le terreau commun du bonheur de dire. Et ce qui se dit dans la langue seconde est suscité par l’extérieur : ces textes en restent éminemment politiques, même si leurs auteurs jouent du masque pour se dire et se lancer dans la vaste aventure des littératures en tous genres.

Maïté Bouyssy

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