Petite salle, grand spectacle

Au Théâtre de Poche-Montparnasse, dans une des plus petites salles de Paris, se donne un des plus remarquables spectacles de la rentrée : Au but de Thomas Bernhard, mis en scène par Christophe Perton, principalement interprété par Dominique Valadié, qui y accomplit une magnifique performance.


Thomas Bernhard, Au but. Mise en scène de Christophe Perton. Théâtre de Poche-Montparnasse, jusqu’au 5 novembre. Tournée jusqu’au 13 décembre.


Les deux salles du Poche-Montparnasse proposent une riche programmation, grâce à la succession de deux spectacles par soirée. La plus petite, au sous-sol, n’en abrite pas moins la « grande pièce au premier étage, cuisine attenante », décrite dans les didascalies d’Au but. Pour la première partie de la pièce, Christophe Perton, avec Barbara Creutz, a conçu une belle scénographie, inspirée du style art déco, qui suggère, d’entrée, l’enfermement de la mère et de sa fille, la contrainte de se côtoyer quotidiennement. Au milieu du plateau, la mère reste assise sur un divan. La fille ne cesse de vaquer, sort des vêtements d’une armoire, côté cour, les suspend, les plie, les déplie, les range dans une grande malle d’osier ouverte, côté jardin. Comme chaque année, à la même date, elles se préparent pour aller à Katwijk, dans leur maison au bord de la mer. Mais exceptionnellement, elles vont être accompagnées par un jeune auteur dramatique, dont elles ont vu la veille la pièce, Sauve qui peut, que la mère, par une incompréhensible initiative, a invité. La deuxième partie les montre, tous les trois, à leur arrivée sur le lieu de la villégiature, dans un espace modifié par un arrangement de voilages, quelques meubles différents, surtout l’ouverture sur un paysage de mer gelée, inspiré par « La Mer de glace » de Caspar-David Friedrich.

Thomas Bernhard, Au but. Mise en scène de Christophe Perton

La tournée est prévue sur de plus grandes scènes ; mais au Théâtre de Poche, la proximité du public avec le plateau permet d’admirer pleinement l’interprétation de la protagoniste, Dominique Valadié, qui semble s’adresser aux spectateurs, à sa fille, à elle-même. Vêtue dans une tenue (costumes de Samuel Theis) de grande bourgeoise qu’elle est devenue, elle consulte, avec un face à main, la facture pour la rénovation de la tombe de son riche mari. Elle alterne les diatribes contre les tailleurs de pierre, « les manuels d’une insolence éhontée » et le spectacle vu la veille. Elle commence un soliloque poursuivi jusqu’à l’arrivée de l’invité, quatre mille cinq cent lignes, à peine interrompu par un « Oui, maman » tardif de la fille (Léna Bréban), puis par une amorce de dialogue, par de brèves répliques de la plus jeune. Elle garde le plus souvent le corps presque immobile, mais fait légèrement passer sur son visage ruptures, revirements, contradictions. Elle déplie une jambe, comme pour suggérer les douleurs qui l’empêchent de participer aux préparatifs, boit une tasse de thé, puis plusieurs verres de cognac. Elle n’élève quasiment pas la voix, dit comme une évidence, parfois avec un sourire, le dégoût de son mari, le soulagement de sa mort, l’empoisonnement de son chien, sa haine du théâtre et des syndicats, son cynisme lors de son mariage : « Je ne savais pas bien /si j’épousais l’homme ou la fonderie ». Surtout, avec le même calme, une douceur terrifiante, elle adresse à sa fille reproches, jugements négatifs, rappels de leur lien: « Je ne te donnerai jamais la liberté / je t’ai mise au monde pour moi / pour moi seule /aussi longtemps que je suis là tu m’appartiens ».

La deuxième partie donne à Dominique Valadié l’occasion de déployer un autre registre. Le passage de la ville à la mer, la présence d’une tierce personne ont mis fin à la réclusion des deux femmes. D’entrée, les didascalies indiquent un partage des tâches entre elles pour défaire les bagages. La mère entame un dialogue avec l’auteur, le félicite : « Il y a tant d’esprit dans votre pièce / Quelle trouvaille Sauve qui peut / quel titre magnifique / ça rappelle Shakespeare ». Elle préserve les apparences quant à sa relation avec son mari et sa fille ou plutôt elle opère un revirement. Même si elle revient régulièrement se balancer dans un fauteuil, enveloppée dans une grande couverture, Dominique Valadié arpente le plateau, se tient debout sur ses escarpins, à côté du jeune homme, se fait presque séductrice. Le spectacle perd quelque peu en tension, en force, mais il permet à Léna Bréban (la fille) de se faire aussi entendre, au jeune Yannick Morzelle, juste sorti du Conservatoire national d’art dramatique, de trouver sa place face à une exceptionnelle partenaire.

Christophe Perton crée un spectacle rare ; en même temps, il permet à certains de découvrir un texte peu joué, pourtant très représentatif de la dramaturgie, de l’écriture, de la vision du monde de son auteur, et le texte français du grand traducteur qu’était Claude Porcell (L’Arche, 1987). Dans le programme du spectacle, il présente Au but comme « la pièce la plus autobiographique de Thomas Bernhard ». En 1981, à cinquante ans, l’écrivain fait du jeune auteur une sorte de double, le montre en butte aux commentaires du public, lui prête certains de ses termes favoris : « Dans les ténèbres /je me suis installé dans les ténèbres », « Tout me perturbait tout m’irritait », « tous les écrivains ont échoué /il n’y a jamais eu que des écrivains qui ont échoué ». Mais comme toujours chez lui, la mère est chargée aussi sa propre ambivalence à l’égard du théâtre, des acteurs, des spectateurs : « Il n’y a pas de plus grande perversité/ que la perversité du public de théâtre ». Elle est même censée être née comme lui clandestinement en Hollande, restée comme lui fidèle à la mémoire de son grand-père maternel, à travers la malle d’osier, se reconnaître dans ce qu’elle avait trouvé « abject » à la sortie de la représentation : « ce sont mes propres pensées /peut-être est-ce pour cela que votre pièce m’a tant fascinée / parce que vous exprimez en elle mes propres pensées / tout dans la pièce pourrait être de moi / même l’idée pourrait être de moi / chacun de vos personnages parle comme je parle / d’autre part les choses veulent que tous vos personnages / parlent comme vous / chacun de vos personnages pense comme vous et parle comme vous / A voir les choses exactement / tous parlent de la bouche d’un seul/ et l’un parle toujours comme tous / et c’est ce qui donne à l’ensemble quelque chose d’universel ».


Dans notre numéro 23, nous rendions compte d’un spectacle inoubliable de Krystian Lupa d’après trois œuvres de Thomas Bernhard.

Monique Le Roux

À la Une du n° 41

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