Les talents variés d’un grand commis joyeux

Déconcertant, ingénieux, ironique, Dominique Vivant Denon (1747-1825) se révèle dessinateur, graveur, écrivain, diplomate, égyptologue, collectionneur raffiné, voyageur, administrateur du Louvre (1802-1815). Sans cesse il agit, il décide, il observe, il règle, souvent pressé, courtois et exigeant.


Jean Marchioni, Vivant Denon ou l’âme du Louvre. Essai biographique. Actes Sud, 304 p., 23 €


Spécialiste des batailles de Napoléon, médecin, Jean Marchioni propose une biographie précise de Vivant Denon : ses métiers, ses voyages, ses vies multiples. Aujourd’hui, deux sources majeures d’archives éclairent de manière nouvelle les capacités de Vivant Denon, son habileté, la ruse et la fermeté, le courage. Sources majeures : 531 lettres de Vivant Denon à son amante, sa Bettine (Actes Sud, 1999) et 4 025 lettres, sa correspondance administrative lorsqu’il est le directeur des musées sous le Consulat et l’Empire (publiée en 1999 par les éditions de la Réunion des musées nationaux).

De 1802 à 1815, le directeur des musées négocie, examine, arrange, tantôt souple, tantôt brutal, aimable ou direct. Efficace, érudit, méthodique, il a été un parfait grand commis, un représentant des arts, « l’âme du Louvre ». Au jour le jour, il est le protecteur des arts sous le règne de Napoléon. Selon un décret (1802), son autorité s’exerce (outre le Muséum central des arts : le Louvre) sur « le musée des monuments français, le musée spécial de l’école française à Versailles, les galeries des palais du gouvernement, la monnaie des médailles, les ateliers de chalcographie, la gravure sur pierre fine et sur mosaïque, l’acquisition et le transport des objets d’art ». Les œuvres affluent au Louvre à la suite des conquêtes de la Révolution et de l’Empire ; Denon sélectionne des œuvres bien choisies dans les galeries (dit-on) pillées en un butin de guerre (en Italie, en Prusse…). Il sait reconnaître, classer, inventorier un prodigieux ensemble. Vivant Denon affirme : « J’élevais, j’achevais le plus beau, le plus grand monument qui ait jamais existé. » En particulier, il y fait entrer les « premiers primitifs » italiens et allemands. Il doit jouer avec la hiérarchie, répondre aux demandes d’expertise, protéger son personnel, aménager les locaux, tenir une comptabilité. Il obtient que ses gardiens portent l’habit de la Maison de l’Empereur et que la sécurité soit assurée par deux postes militaires aux entrées et par une sentinelle permanente place du Carrousel, près de la Monnaie des médailles… Dans une lettre adressée à sa Bettine, il admire Bonaparte : « Il est rare de pouvoir aimer beaucoup les très grands hommes mais je t’assure que plus je vois celui-là, plus je l’aime. C’est un astre brûlant qui ravive mon âme. Je suis tout fier de l’entendre et d’en être quelque fois écouté. » Puis, dans une autre lettre, il est heureux de son logement de fonction au Louvre : « Il est bien vrai que j’ai une superbe place. […] Les arts y respirent sans faste mais avec élégance depuis la porte jusqu’au grenier ».

Jean Marchioni, Vivant Denon ou l’âme du Louvre (essai biographique)

Vivant Denon par Pierre-Paul Prud’hon

Depuis Henri IV, plus de 300 artistes (célèbres ou médiocres) y habitaient en permanence ; l’absence de ramassage des ordures créait des émanations pestilentielles ; des rats trottinaient le long des couloirs. En mai 1806, Napoléon s’emporte : « Qu’on me foute tous ces bougres à la porte ! Ils finiraient par brûler mes conquêtes, mon musée ! Dans quarante-huit heures, il ne doit plus y avoir personne ! »

Alors Denon propose des transformations architecturales sous la conduite de Charles Percier et Pierre-François Fontaine : l’unification des ailes de la Cour carrée, la modernisation de la salle des Cariatides, l’aménagement de la Grande Galerie, la construction d’escaliers monumentaux de part et d’autre de la Colonnade, l’édification de l’arc de triomphe du Carrousel…

Élargissant son rôle de directeur, Denon devient un surintendant des Beaux-Arts, chargé des commandes officielles aux artistes. Et il contrôle l’exécution de monuments élevés souvent à la gloire de l’Empereur… À tels moments, il propose au grand chancelier de la Légion d’honneur des noms d’artistes : Antoine Gros, François Gérard, Girodet-Trioson, un dessinateur-cartographe, des graveurs, d’autres encore…

En 1814, l’opinion publique abandonne Napoléon qui part pour l’île d’Elbe, le « carré des légumes ». Les Alliés arrivent à Paris. Malgré son attachement sincère à l’Empereur, Vivant Denon se rallie à Louis XVIII comme le font tous les dignitaires et hauts fonctionnaires, maréchaux et généraux. D’ailleurs, avant son exil, Napoléon les a déliés de leurs serments et invités à continuer le service de la France à travers la personne du nouveau roi. Denon n’est pas éconduit, il demeure dans ses fonctions ; à Paris, le tsar lui demande « des notes sur les ouvrages des artistes qui méritent d’être vus ». Puis, après la défaite de Waterloo (18 juin 1815), les Alliés occupent Paris, furieux, ils veulent punir les Français ; en particulier les Prussiens souhaitent que la France soit démembrée ; ils veulent faire sauter le pont d’Iéna, symbole de leur humiliation. Deux semaines après Waterloo, les « commissaires alliés » veulent restituer des œuvres à la Prusse, à Venise, à l’Espagne ; au péril de sa liberté, Denon (âgé de 68 ans) résiste ; il s’oppose à certaines des revendications des Alliés. En octobre 1815, il estime sa mission terminée ; il loue le zèle et l’érudition de ses principaux collaborateurs et il demande au roi de lui accorder sa démission ; le 8 octobre, il confie à Lavallée (qui a été son secrétaire et comptable) l’administration du musée.

Ainsi, Denon est en 1802, à 55 ans, un organisateur exceptionnel d’expositions ; les lignes, les couleurs, les matériaux des sculpteurs, la beauté, le passionnent. Mais, auparavant, il a connu des talents divers, des fonctions variées, des emplois différents, des attitudes autres. Par exemple, en 1777, Vivant Denon publie un récit érotique et subtil, Point de lendemain. Ce récit fascine le cinéaste Louis Malle (Les amants, 1958). Tu relis certaines phrases élégantes : « Il en est des baisers comme des confidences : ils s’attirent, ils s’accélèrent, ils s’échauffent les uns par les autres. » Et Mme de T. congédie le narrateur ingénu : « Je montai dans la voiture qui m’attendait. Je cherchai bien la morale de toute cette aventure et… je n’en trouvai point. »

Ou bien Denon est diplomate (à Saint-Pétersbourg, en Suisse, à Naples). Toujours il aime rencontrer les hommes intéressants, les femmes belles et intelligentes ; il découvre et collectionne des objets et des œuvres qui lui plaisent. Ses dispositions naturelles lui permettent d’être agréable, de briller en société, d’avoir de la prestance, des gestes aisés, un maintien élégant et sans ostentation, loin de toute gravité cérémonieuse, sans lasser. Il a su dessiner des paysages à main levée, tracer un plan, apprécier la beauté d’une statue, d’un tableau. Il est un homme des Lumières, toujours curieux. Il veut être plus souvent heureux.

Jean Marchioni, Vivant Denon ou l’âme du Louvre (essai biographique)

La Grande Galerie du Louvre, par Hubert Robert (vers 1801)

Dans ses lettres, Vivant Denon se définit : « Je n’ai jamais rien étudié à fond parce que cela m’a toujours ennuyé ; mais j’ai beaucoup observé parce que cela m’amusait. […] D’antiquités de trois mille ans il faut tirer ce que l’on peut… »

À Venise, en 1787, il est très amoureux d’une femme grecque, Isabelle Teotochi Marini, sa Bettine, son amante qu’il n’oubliera jamais et qui le marque. Il écrit : « Je suis dans le monde comme une ombre dans l’Élysée, qui va errant, attendant l’ombre de celle qu’il a été obligé d’abandonner et à laquelle il se réunira pour une éternité de bonheur. » L’amour des deux amants est partagé, romantique, passionné, tendre, contrarié, meurtri par la séparation et la distance. Denon écrit à Bettine : « Songe que tu m’as épousé, que c’est selon le serment de la liberté, celui de ton cœur. » Plus tard, dans sa retraite heureuse, il répète à Bettine : « Votre portrait peint par Élisabeth Vigée-Lebrun fait mon bonheur. C’est la première chose que je vois en m’éveillant. […] On me demande qui est celle qui a de si beaux yeux ; son âme sent encore plus vivement qu’ils n’expriment ».

Il y a aussi une aventure décisive, majeure, cruciale, de Denon, érudite et périlleuse. De mai 1798 au 9 octobre 1799, les savants français suivent l’expédition d’Égypte décidée par Bonaparte : mathématiciens, géomètres, physiciens, chimistes, astronomes, géologues, minéralogistes, naturalistes, architectes, orientalistes, dessinateurs, peintres. Denon est inscrit sur les rôles de navigation comme « artiste antiquaire ». L’amitié de Joséphine de Beauharnais et une recommandation du minéralogiste Dolomiers lui permettent d’aller en Égypte. Lors de cette expédition, Bonaparte a remarqué le courage de Denon aux combats, apprécié ses dessins précis ; il a perçu son intelligence et sa passion des arts, sa culture. Revenu à Paris, Denon corrige les feuillets de son journal de marche en Égypte et dispose ses illustrations ; il s’intitule Voyage dans la Basse et Haute Égypte, pendant les campagnes du général Bonaparte (1802) ; le succès de son édition est immédiat et foudroyant ; Denon écrit à Bettine : « Mon ouvrage te plaira, il est naïf et vrai, par conséquent intéressant. »

Après le Louvre, Denon séduit les hommes par ses vastes connaissances et les femmes par son amabilité, sa galanterie, ses anecdotes. Il est une mémoire vivante de l’Ancien Régime, figure majeure de l’Empire. À son domicile du quai Voltaire, il montre 200 œuvres : Giotto, Cimabue, Botticelli, Raphaël, Cranach, Rubens, Rembrandt, Le Nain, Poussin, Gros, David, Gérard, des estampes de Goya… Les visiteurs s’arrêtent devant l’énigmatique Gilles de Watteau… À côté de ces œuvres, Denon offre un bric-à-brac : le pied d’une momie féminine (ramenée d’Égypte), des babouches, des armes blanches, le masque mortuaire de Robespierre, des missels italiens… Un peu plus loin, un reliquaire insolite est macabre et sentimental : des fragments osseux d’Abélard, d’Héloïse, de Molière, les poils de la moustache d’Henri IV, des cheveux du général Desaix et de Napoléon.


Hubert Robert, dont nous avons choisi un tableau comme illustration de cet article, a fait l’objet d’un article sur En attendant Nadeau.

Gilbert Lascault

À la Une du n° 36