Deux vagabonds bienheureux

« Prenez soin de ce garçon, il est précieux, il n’a plus personne au monde. » La phrase résonne dans le grand silence de la Libération. Les campagnes sont vides, les villes dévastées ou ruinées, les hommes restent prostrés après l’immense désastre qui a ravagé l’Europe. On est dans un roman d’Aharon Appelfeld et l’auteur est pour partie cet enfant solitaire. Il l’est comme dans Le garçon qui voulait dormir, dans Histoire d’une vie, et donc dans De longues nuits d’été qui paraît ce printemps dans une collection de littérature jeunesse.


Aharon Appelfeld, De longues nuits d’été. Trad. de l’hébreu par Valérie Zenatti. L’École des loisirs, 272 p., 15 €


On négligera les questions d’étiquettes ou de marketing pour seulement rappeler Adam et Thomas, autre variation romanesque de l’écrivain israélien dans la même collection. Son œuvre se déroule souvent dans les mêmes lieux, met en scène des personnages qui se ressemblent, emprunte au conte autant qu’au roman ou au récit initiatique. Ici, le héros se prénomme Michaël. Avant de partir en déportation, son père l’a confié à Sergueï, l’un des employés de sa scierie. L’enfant espère, comme celui qui s’occupera de lui, que ses parents reviendront et qu’ils se retrouveront dans la quiétude du foyer familial.

Aharon Appelfeld, De longues nuits d’été, École des loisirs

Clairière dans une forêt de chênes, par Ivan Shishkin (1896)

Sergueï est le mentor de celui qu’il appelle Janek, effaçant son ancien prénom. En même temps que le prénom et le nom de famille, il transforme l’apparence du garçon : vêtements en lin peu élégants mais pratiques, bonnes chaussures pour marcher, et, surtout, une croix de bois, qu’il accroche au cou du garçon. Il n’est plus cet enfant juif que les chasseurs nazis identifieraient au premier regard, il est comme les autres. Sergueï a été militaire ; il dirigeait une escouade chargée du sauvetage des soldats comme des civils. De cette formation, il a gardé le sens de l’organisation, la connaissance du territoire, la force physique que sa soudaine cécité n’entame pas trop. Même aveugle, il peut affronter des voyous que les deux vagabonds rencontreront souvent, à travers la campagne ukrainienne. On devine ce pays (alors région de l’URSS) à son onomastique. Pour le reste, le flou demeure, volontaire. Campagnes et forêts, rencontres inopinées, rituels des aliments austères obtenus grâce à de maigres ressources, tout cela rappelle les contes de fées. Comme si un Petit Poucet trouvait un guide pour le transformer. L’essentiel de la mission attribuée à Sergueï est en effet d’aguerrir Janek, de lui donner la force physique nécessaire à sa survie.

Cette métamorphose s’accompagne de bien d’autres. Avoir de quoi marcher sans peine, se laver, cela rappellera ce qu’écrit, dans un contexte différent mais pour la même époque, Primo Levi. On a lu l’épisode de Steinlauf, dans Si c’est un homme. Sergueï tient des propos voisins pour expliquer l’importance du lavage des vêtements : « ils sont proches de notre peau et conservent en eux tout ce que le corps leur a transmis ». Grâce à son maitre, Janek s’éloigne de son passé, oublie ce à quoi il était attaché. Sa survie en dépend. L’errance est constante, et pourtant, comme le dit la première phrase, elle a un caractère méthodique, un rythme : « Ils marchaient de champ en champ, de clairière en clairière, faisant de temps à autre une halte avant de poursuivre. » Mais, et c’est un thème récurrent du roman, elle transforme sur le plan psychique ou moral. C’est une ascèse : « En vagabondant, l’homme apprend à distinguer entre ce qui est important et ce qui ne l’est pas, ce qui est temporaire et ce qui est immuable, la vérité et le mensonge. Lorsqu’un homme est confortablement installé chez lui, il oublie l’essentiel. Il a des préoccupations quotidiennes, se chamaille pour des broutilles, il ne pense qu’à lui et à ses biens. Mais lorsqu’un homme est dehors, sans maison, avec le ciel pour seul toit et la terre pour sol, seulement alors il comprend que l’errance, aussi dure soit-elle, le purifie. »

Ce qui semblait une fuite, ressemblait au cauchemar qu’on essaie d’exorciser, devient une quête positive et heureuse. Sergueï, qui a tout perdu, son intégrité physique, son emploi et tout lien familial après la mort de Dorka, son épouse, est un homme profondément croyant. Il emmène Janek sur un chemin sans jamais l’influencer, lui imposer sa foi chrétienne, mais avec la conviction ancrée en lui que Dieu agit. Si des liens l’unissent à l’enfant, ce sont aussi ceux qui le liaient au grand-père de Michaël/Janek : « Ton grand-père était un homme qui contenait en lui plusieurs générations de foi et de sagesse. » Sergueï constate la rupture introduite par les parents de son jeune compagnon et voit dans la perte de la foi, dans l’entrée dans la modernité, l’une des causes du désastre. Le romancier ne tranche pas. S’il emprunte à la Bible son écriture sobre, élaguée de tout adjectif inutile, de toute emphase ou lyrisme, il ne dit rien de sa vision du monde, de la place qu’y occupe aujourd’hui la foi, et c’est tant mieux. Sergueï est une voix forte, très belle. Celle de la Nature, de l’enfance ou du souvenir l’est tout autant.

Aharon Appelfeld, De longues nuits d’été, École des loisirs

Aharon Appelfeld © Patrice Normand

Ce roman est un hymne aux paysages, aux forêts comme aux vastes étendues, aux villages, à ces moments que l’on passe au bord d’un étang ou sous un arbre. Le titre du roman dit tout. Jamais de neige, jamais de froid mais ce temps arrêté sur la plus douce des saisons, le plus heureux des instants. Bien qu’éloigné des siens, Janek connaît la sérénité, vit en sécurité auprès de celui qui le guide, et qu’il guide puisque les yeux lui manquent. Il trouve refuge dans les rêves, a des visions, entend la voix des siens. Sa mère surtout lui apparaît, qui parle, dans le jardin familial : « J’aime la lumière du jour lorsqu’il a plu la nuit. Les pluies d’été ont quelque chose de merveilleux, elles apportent avec elles de la beauté, mais aussi une joie tranquille. » Cette joie tranquille anime le garçon et le conduit vers l’âge adulte, vers une solitude pleine, assumée.

Ce roman destiné à la jeunesse (mais qui n’est pas jeune ?) est ancré dans notre présent. Le récit, même allusif, esquissé ou estompé, des persécutions subies par les Juifs d’Europe entre les deux guerres résonne terriblement. Les exclus ne sont pas les mêmes, les haines si. Vagabond et fier de l’être, Sergueï défend leur cause : « Tu as vu tes frères vagabonds : ils sont frappés, humiliés et piétinés. Tu dois leur rendre leur visage humain. Sans visage, il n’y a pas de rédemption possible. » Janek et lui se battent contre des paysans hostiles, contre des voyous. Pour le vieil homme, rien n’est innocent, et le plus humble des hommes rencontrés est d’abord un visage : « Quand tu croises quelqu’un sur ta route, c’est signe qu’il s’agit d’un messager. Il faut se souvenir de lui et réfléchir à ce qu’il a voulu te transmettre. »

Cette vision du monde ne le rend pas naïf ni angélique. Il observe (ou entend) ce que les pauvres se disent, comment ils peuvent s’affronter, se déchirer. Il n’est pas dupe et il est trop fier pour confondre le vagabond et le mendiant : « Les mendiants s’inquiètent de subvenir à leurs besoins et rien de plus. Les vagabonds cherchent à se purifier, à se rapprocher de Dieu et ainsi à venir en aide aux nécessiteux. Un vagabond n’est pas un mendiant dans l’âme, c’est un homme libre. » Ailleurs, et on songe à ce qu’écrit Primo Levi dans Lilith, il manifeste une forme de distance ; mendier pour lui, c’est risquer de « sombrer dans cette boue » qu’il ne supporte pas.

Éviter ce qui embourbe, ce qui alourdit, éviter ce qui excède les limites, et notamment dans la langue, ce sont les motifs qui animent Sergueï : « Quand il veut qualifier quelque chose qu’il ne faut pas faire, il utilise l’adjectif ‟laid”. Quand il s’agit d’un acte qui cause du tort, il utilise l’adjectif ‟méprisable” et pour un acte cruel il dit ‟ignoble”. » Aharon Appelfeld n’a jamais écrit autrement, s’épargnant les « tartines de miel » des sermons, les paroles faciles et vaines. C’est pourquoi son regard est toujours neuf, vivant.

Norbert Czarny

À la Une du n° 33