Ruines contemporaines

On attendait avec une certaine impatience Le Salut viendra de la mer de Chrìstos Ikonòmou, déjà remarqué en 2016 pour Ça va aller, tu vas voir. La violence de ce précédent ouvrage s’est transmise intacte à ces nouvelles. L’auteur y confirme une maîtrise ancrée dans la tradition. Rédigés en temps de crise sans que celle-ci en soit exactement l’objet, ces récits offrent des méditations angoissées sur la possibilité de l’humanité lorsque tout s’effondre.


Chrìstos Ikonòmou, Le Salut viendra de la mer. Trad. du grec par Michel Volkovitch. Quidam, 190 p., 20 €.


Déclassés et déracinés. Tàssos, Stàvros, Làzaros. D’autres encore. Tous ont fui la grande ville pour se réfugier sur une île des Cyclades et tenter de subsister. Qui en essayant de profiter du tourisme, qui en devenant paysan. Ils rêvent : « Dans le jardin, ils cultiveraient des légumes et des melons, rien que du bio, pour n’avoir plus besoin des rats qui leur refilaient de l’ail chinois et des tomates hollandaises. » Autant se faufiler sous une pluie de météorites. Dès la première page, un de ces sympathiques néo-ruraux venus d’Athènes se fait passer au lavage par la mafia locale, « ligoté sur le capot de son pick-up ». Manière de prévenir le lecteur et de le décrasser de ses illusions. Le darwinisme social l’a emporté : « Maintenant il faut tuer pour vivre. » Il y aura toujours des puissants, ou des égaux hélas, pour « bouffer vos rêves ». Réagir collectivement à l’injustice ? Sans feinte, Ikonòmou décrit ce qui permet encore d’espérer en Grèce : les coopératives agricoles, la solidarité communale, les anarchistes. Mais c’est pour mieux en dire l’inanité. Espoir, société, politique, progrès, crise même, idées périmées tout cela. Le livre tonne de déclamations hallucinées et prophétiques où résonnent le désastre matériel absolu, le désarmement idéologique et la vacuité spirituelle. Paradoxalement, la peinture de ces extrémités enjoint à porter ailleurs son attention, plus loin : « Maintenant qu’il n’y a plus d’argent faut qu’on trouve autre chose pour être ensemble. »

Chrìstos Ikonòmou, Le salut viendra de la mer, Quidam

Chrìstos Ikonòmou © Julia Puga

Autre chose ? Au centre de ces récits revient un énigmatique « salut ». Sans se lasser, les protagonistes répètent qu’« il viendra de la mer ». Autant dire de partout, sauf de la terre ou des hommes. Ce mantra est égrené avec une obstination égale en intensité aux humiliations que traversent les personnages. Chaque nouvelle a le rythme implacable d’une vie de martyr. Moins vaincus que victimes, ces jeunes gens se portent eux-mêmes au-devant des supplices. Ces courses au désastre empruntent des canevas chrétiens. Notons un goût de la réécriture, du pastiche presque. À la manière d’un peintre d’icône qui reproduirait des motifs ancestraux, l’auteur s’inscrit dans de très antiques traditions littéraires et jeux de références. Mais il en escamote la clé de voûte, à savoir la foi. Plutôt que de manifester la gloire d’un dieu, ces paraboles en soulignent l’absence. Ce détournement ne va pas sans cruauté : « On a perdu Tàssos à cause de la solidarité et de la justice. Solidarité, justice – du vent, des mots que disent les pauvres, sans y croire, ils sont pauvres, c’est tout. » Le Christ nouveau est venu mais n’a suscité qu’indifférence. La révélation se révèle pétard mouillé : « Le salut il est en panne, en réparation. Il paraît que ce sera long. Cent ans au moins. » Dans des litanies apocalyptiques comme des nuits de tempête apparaît la conscience de vivre dans un temps mort historique. Depuis le creux de cette vague, on voit des abysses. Leur forme a l’archaïsme des martyrologes et la phosphorescence des univers postmodernes.

Trop lucide pour croire en la politique, l’auteur est trop grec pour être nihiliste. Chez cet écrivain si contemporain se retrouve, malgré tout, l’appel millénaire de l’érémitisme orthodoxe et une inclination pour la refonte spirituelle : « Tue l’homme ancien que tu as en toi. » ordonne l’un des personnages. Se sauver exige une Réforme. Une remise en question plus profonde : « Les pauvres ne détestent pas l’argent parce qu’il existe mais parce qu’ils ne l’ont pas. C’est pourquoi ils resteront toujours condamnés, c’est pourquoi ils n’auront jamais aucune puissance. Car ce qu’ils veulent, ce n’est pas cesser d’être pauvres, mais être riches. » Comment se défaire du monde sans devenir puritain ? Les plus beaux passages de ce livre trahissent un goût de la poésie et de la nature. De l’amour surtout, et infiniment. « Si on est pour vivre ici, il faut qu’on crée de nouvelles coutumes, des coutumes à nous », dit une femme à son amant, alors même qu’ils viennent de tout perdre. De cette oscillation entre désir de communion et solitude mystique naissent des voix singulières.


Cet article a été publié sur Mediapart.

Ulysse Baratin

À la Une du n° 33