En guerre

La guerre d’Algérie, L’homme en guerre, Hourrah les morts ! Chaos, Tragique, La Bataille des éperons d’or… À lire les titres des recueils de Franck Venaille, on pourrait ne voir en lui que le poète d’un combat sans fin, sans espoir. Il est vrai qu’un événement traverse à jamais son œuvre, cette guerre d’Algérie qu’il a dû faire. La guerre qu’il mène depuis de nombreuses années, et qu’il affronte par la poésie, c’est la maladie de Parkinson. Mais contre elle, le rire n’est pas une arme vaine.


Franck Venaille, Requiem de guerre. Mercure de France, 114 p., 11 €


La lecture des titres donne des indications sur le ton. Ils ressemblent à des pirouettes verbales, à des plaisanteries d’un certain docteur Freude, la joie en allemand, qui aura sans doute aimé l’allusion aux « boucs hémisphères ». Un autre titre résonne comme un des motifs du poète depuis ces années de maladie : « Je n’ai cessé de vous parler de mon amour de la vie »

Tirons ce fil. La vie c’est l’enfance, le cheval devenu emblème ou figure de proue, depuis la fameuse Descente de l’Escaut, c’est la marche près des fleuves, dans la campagne belge qu’affectionne Franck Venaille, c’est la poésie aussi. Les épigraphes, citations d’Emmanuel Moses, Laforgue ou Motia Morhange jouent avec le mot mort, le placent au cœur et l’exorcisent. Dans le texte, les allusions à Villon ou Apollinaire, les citations déformées de Verlaine comme ce « Dans le grand tramway solitaire et glacé » qui métamorphose quelque peu le saturnien, ces allusions sont autant de façon de mettre à distance l’inévitable. On joue, en attendant. Et les jouets sont là, aussi, jouets de l’enfance, dans ce onzième arrondissement qui voit passer en 1964 le cortège funèbre du « Fils du peuple », « entouré de centaines de milliers d’amants de l’aube, sombres, graves, cachant leur désarroi d’orphelins. » C’est le temps du communisme. Et revient, lointaine, fragile, la figure du père, se lamentant sur la mort du « pauvre vieux Aimos », acteur de Duvivier notamment, mystérieusement mort en 1944.

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France

Les saules aux bords de l’Escaut, par Guillaume Van Strydonck

Le poète se sauve par cette « ironie face au malheur », ce malheur qui hante ses derniers recueils, et surtout scande son quotidien : « Ô ce malheur de devoir analyser sans cesse toutes les scories de la journée ! » Cette journée, il l’évoque dès les premières pages, sobres et concrètes : « Je vais raconter ça. La mort de fin de vie. La mort au fur et à mesure. » Les phrases sont courtes, sans liaison visible entre elles. Cette syntaxe, on en saisit rapidement le sens : « Pour moi la réalité c’est une jambe après l’autre. Violemment. Halte. Respirer. Repartir pour deux mètres. Laissez-moi. Souffler. Avec violence, c’est cela : violemment. » La maladie crue, sans image, sans rhétorique subtile ou savante, sans détour. La maladie qui hache les phrases, entrave les jambes. On la voit aussi dans l’organisation des poèmes. Parfois ce sont des blocs denses, épais, étouffants, qui ne laissent pas souffler. Ils naissent dans le sommeil : « C’est la nuit, dans la matière même du rêve, que nous mesurons le mieux son poids de détresse. »

Parfois ce sont des vacillements, comme dans ce paragraphe qui ouvre la page 87 et qui commence par « On vivait dans le déséquilibre ». Il arrive aussi que le poème mime l’espace restant à franchir à l’homme empêché qui écrit : « me voici sur les places v i d e s. ». La douleur physique est tangible, dite dans un long texte qui clôt le recueil, faisant écho aux premières pages : « Vrai ! Les migraines reviennent. Puis la sécheresse de bouche. La douleur pénètre dans chaque muscle. A vous les crampes soudaines. Ô la salive ! Hé ! De quoi vous plaignez-vous encore ? […] »

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France

Franck Venaille © Jacques Sassier

On aurait tort de s’arrêter à cette dernière question. Franck Venaille observe autant qu’il s’observe. Un très beau poème évoque celle qui l’accompagne pendant une nuit, leur dialogue esquissé : « Elle ! Avec la totalité de son large corps d’aide – soignante elle me tient serré contre ses muscles, ses os, sa poitrine portée forte et apaisante. […] Nous évoquons l’étrange silence de Dieu à notre égard. Bien sûr elle est croyante et pratique couramment le pardon (moi je crève de fièvre). » Le contrepoint, comme toujours, la pirouette. Et parfois, un espace pour tout oublier : « Évoquons le silence. C’est un mot délicat qui trouve tout son sens dans l’observation des oiseaux plantés là, attentifs, sur une patte. » Quand on sait le goût de Venaille pour les « raccourcis » de Umberto Saba, cette brève et soudaine image touche.

« Et pourquoi s’agenouiller devant le langage ? » s’interroge le poète. « Afin de conserver ce qui demeure de confiance en l’homme », propose-t-il. Cette confiance ressemble à un sourire contre la douleur, l’étouffement, la mort promise (mais à chacun de nous !). Terminons sur ce sourire de l’homme empêché : « J’allais de l’avant. Vers tout ce qui participe du “Je suis en marche”… Et l’on se partageait le soir même les bouquets de roses blanches de la victoire. »

Norbert Czarny

À la Une du n° 33