Les anges aveugles du pont de pierre

Romancier (Confusion), nouvelliste (Night in Tunisia), réalisateur (Entretien avec un vampire), Neil Jordan est un habitué des pays incertains où les repères s’effacent, où se dessine une réalité nouvelle, et où le temps lui-même n’est plus celui des horloges. Dans les eaux troubles entraîne le lecteur dans l’un de ces étranges territoires.


Neil Jordan, Dans les eaux troubles. Trad. de l’anglais (Irlande) par Florence Lévy-Paolini. Joëlle Losfeld, 274 p., 22 €


Une ville de l’Europe de l’Est, une ville sans nom, dans une république dissidente. Des rues médiévales, un ascenseur rouillé, une odeur d’urine. Une vieille zone industrielle, en réalité la nouvelle zone industrielle planifiée avec des avenues rutilantes devenues lépreuses et des parcs envahis de mauvaises herbes, non dénuée d’une certaine poésie, mais « promettant un avenir qui n’arriverait jamais ». Une maison « d’un fantastique sinistre et d’une étrangeté oppressante ». Un opéra où les sièges semblent se dissoudre dans l’obscurité. Un vieil édifice en parpaings : la morgue. Une maison de passe ordinaire, c’est-à-dire sinistre. Partout, dedans, dehors, une moiteur malsaine, « un parapluie d’humidité ». Dans ce labyrinthe envahi par « une odeur de vieille vase, d’anciens conflits politiques non résolus et d’eau d’égout très actuelles », éclatent des bagarres entre policiers en cagoules noires et manifestants en cagoules colorées. C’est là que déambule Jonathan, détective, à la recherche de Petra, disparue depuis douze ans dans une station balnéaire de la mer Noire. Mission acceptée « en un instant clé où tout a commencé ».

Enquête donc, avec l’aide de Gertrude – voyante ou charlatan –, dans le cadre d’un thriller traditionnel. Mais, en même temps, mêlés à celle-ci, les cheminements de la jalousie de Jonathan. Or « la jalousie, comme l’amour, fonctionne bizarrement ». Sarah l’a trompé, il cherche la preuve, il cherche l’amant. Il mène cette fois-ci une enquête personnelle, il suit une piste. Pas de cailloux comme pour le Petit Poucet, mais des boutons de manchette (ceux de Frank, son collaborateur), des anneaux d’or (ceux du mariage), et un étrange bracelet de perles noires – noires, vraiment ou grises ? – qui va d’une femme à l’autre. Car si la Petra recherchée est bien morte, dans son tiroir à la morgue, il y a Petra la mystérieuse musicienne, et il y a encore cette autre Petra, une des quatre poupées de Jenny, la fille de Jonathan et Sarah. Et cette poupée joue du violoncelle – toujours les suites de Bach –, ce que Jonathan entend dans les ruelles de la ville.

Neil Jordan, Dans les eaux troubles, Joëlle Losfeld

Neil Jordan © Robin Holland

Tous ces personnages sont à la recherche d’un sens dans un monde qu’ils comprennent mal et qui ne leur suffit pas. Jonathan et Sarah essaient de refaire l’unité perdue de leur couple chez un psychanalyste formé à Vienne. Les fantasmes prennent pied dans le quotidien : le fantastique, oui, mais avec le réalisme, sans lequel il n’existe pas. Jonathan s’est jeté à l’eau pour sauver une jeune femme sous les yeux aveugles des anges du pont de pierre, mais l’a-t-il fait réellement ? Il ne s’y retrouve pas : où est, qui est cette femme qui aime un autre homme ? « Voilà que j’étais jaloux de ce que ressentait une femme qui était morte pour un homme que je ne connaissais pas. »

Le titre anglais renvoie bien au thème majeur du livre : The Drowned Detective (« le détective noyé »). Jonathan est noyé dans un univers énigmatique et ses aptitudes lui sont d‘un piètre secours. La logique appartient à son collègue Istvan qui sait se colleter avec le monde tel qu’il est. Pour ce qui est du reste, la psychanalyse peut aider, comme la science divinatoire de Gertrude. Et puis Sarah est archéologue : elle fouille le passé, « parle d’Eridu et d’Uruk, les premières villes du monde, de Gilgamesh et de Nimrod et de la Babylone historique », elle fouille le sol, pour voir ce qui est dessous, et fouille son moi à elle, son passé à elle. L’écrivain ne se satisfait pas de la simple logique, il y a autre chose qu’il faut savoir accueillir. Sous l’enquête du roman noir, la quête ésotérique. Gertrude et Sarah, deux consciences féminines, sondent les esprits. Comme Gertrude, le psychanalyste viennois n’a pas trop d’illusions, utilise les mêmes mots : « Je sais au fond de moi que je suis – comment dit-on – un charlatan ».

Les mises en parallèle sont donc nombreuses : Sarah et Gertrude ; Gertrude et le « Viennois » ; Petra et… Petra ; Jenny et Petra ; Jonathan et Frank. La musicienne essaie de donner une clé : « Mais en fait je vous ai rencontré dans une autre vie. Il existe un monde où cela ne meurt jamais… Vous étiez mon jumeau ». Tout ce qui hante l’œuvre de Neil Jordan (le double, la récurrence, le retour) est présent, et il est bien difficile de conclure. Dans une ville où les femmes réelles deviennent des « fantômes se glissant silencieusement dans un autre monde », où planent les ombres d’Orson Welles et de Marlène Dietrich, de Schnitzler et de sa Traumnovelle, de Jung et Freud, s’est formé « un imbroglio inextricable », où résonnent les échos des suites de Bach, Jonathan a parfois le sentiment de vivre dans « un conte de fées ». Mais, sagement, Gertrude lui fait la leçon, elle lui enjoint, avec gravité, de « terminer l’histoire, quelle qu’elle soit ». Et comme Jonathan demeure perplexe, elle ajoute : « L’histoire avec les morts. Sinon ils chuchotent, ils murmurent, ils ne savent pas qu’ils sont morts. » Elle sait que les morts s’accrochent aux vivants, le passé au présent, l’ombre à la lumière, dans les eaux troubles de la psyché inquiète.

Claude Fierobe

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