Un monde s’effondre

Immense romancière québécoise, méconnue en France, Marie-Claire Blais poursuit avec Des chants pour Angel son magnifique cycle romanesque inauguré par le roman Soifs en 1996. Elle écrit là le neuvième roman de la série, après Le festin au crépuscule paru en 2016. Dans Le festin, le personnage de l’écrivain prophétique, Daniel, constituait le point central d’une constellation d’une centaine de personnages. Dans Des chants pour Angel, l’enfant sidéen du Jardin des acacias, Angel, meurt, et sa mort provoque l’émergence et la résurgence des voix des autres personnages apparus dans les huit romans précédents. Dans un paysage insulaire peuplé de pélicans, bercé par le grondement des vagues, une unique phrase forme le livre, comme un souffle vital qui semblerait ne jamais pouvoir s’éteindre, comme le chaos qui précipite le monde vers une fin qui semblerait ne jamais pouvoir tout à fait advenir.


Marie-Claire Blais, Des chants pour Angel. Seuil, 236 p., 19 €


« Viens, Mabel, marche entre nous deux, Robbie et moi, et dis à ton perroquet de se taire, il répète tout ce que je dis, quel écho rauque quand déjà il y a la mer qui gronde. » Ainsi s’ouvre Des chants pour Angel, en mouvement, porté par le bruit des vagues et les voix de Petites Cendres et du perroquet, vers la plage des Pélicans où les personnages doivent célébrer les funérailles du jeune Angel. Petites Cendres entraîne la vieille Mabel avec Jerry, son perroquet, son sac si lourd dont elle ne se déleste qu’à la fin, et le poids de ce « pauvre peuple noir dévasté qu’[elle] porte ». Elle entraîne dans un même mouvement son lecteur, l’appelle au silence, à l’écoute des voix des autres qui souffrent, à l’écoute du bruit du ressac des vagues où résonne la fureur d’un monde sans lieu ni date dont on entend pourtant les échos actuels. Elle l’emporte soudain dans une immense phrase lyrique comme elle emporte vers la plage, où toute la ville doit venir, Léna, le docteur Dieudonné, Misha, le chien d’Angel, la révérende Ézéchielle…

De la voix de Petites Cendres émergent avec vivacité tous ces personnages présents dans les huit romans précédents du cycle, hommes, femmes et animaux ici en route vers cette « plage oubliée » du bout du monde, vers cette mer de plein soleil aux allures d’Éden biblique, là où les pélicans, oiseaux sacrificiels symboles du Christ, se posent lentement. Dès le début du roman, le « Je » se mue en un « Nous » portant les voix de plusieurs communautés (noires, homosexuelles, religieuses, artistiques…) qui se rassemblent au sein d’une même phrase, longue de deux cent trente-six pages. Ces voix se confondent et se distinguent dans le même tableau d’un monde qui s’effondre, ou qui, du moins, menace sans cesse de s’effondrer. Elles construisent un riche tissu sonore à la fois uni et contrasté, à l’image du début du roman où le cortège des personnages du cycle croise une autre étrange procession : « Ils avaient épinglé des masques d’animaux et de poissons, dont les gueules ouvertes de requin aux mille dents, ils avaient la peau très foncée par le soleil, c’étaient de lointaines créatures, des clowns indifférents […] en quelques instants on ne les verrait plus », et où apparaissent au loin des bateaux de migrants : « n’est-ce pas quelque minable bateau de fortune que je vois au loin, dit Mabel, avec des hommes, des femmes, des enfants tous entassés les uns sur les autres, vague après vague, […] je pense que ce sont nos frères africains dit Mabel ».

Marie-Claire Blais, Des chants pour Angel, Seuil Cette rencontre des deux cortèges, ajoutée à l’image des migrants, révèle une forme d’inquiétante étrangeté à laquelle se superpose par contraste une étrange familiarité entre ces différents « nous ». Marie-Claire Blais joue dans Des chants pour Angel avec les discordances ambiguës et les contrastes marqués pour révéler les continuités et discontinuités ténues entre les personnages, les communautés, ou au sein même des personnages. C’est toute la complexité du monde avec ses contradictions et sa cohérence qu’elle parvient alors à dire. À travers l’apparition récurrente de ce cortège de clowns et de « masques d’animaux », un écho ambigu est par exemple tissé avec l’évocation, quelques lignes plus haut, du personnage de Petites Cendres, artiste de cabaret, travesti, qui joue lui-même avec cette inquiétante étrangeté à soi-même et aux autres en se déguisant et en se travestissant : « tu es toujours là sur tes hauts talons, par un jour pareil, le ventre nu sous un léger corsage de filles, tes cheveux sur ton visage, couvrant ta peau que le mal a tavelé, sur tes joues ». De même, ce sont les corps des migrants qui semblent se transformer, se mêlant aux vagues, se confondant avec elles, jusqu’à n’être qu’à peine reconnaissables : « il y a de nombreuses silhouettes en mouvement, dit Mabel, ils sont sur la crête d’une vague, et puis une vague retombe et on dirait qu’ils vont tous glisser en dessous, […] à part les voiliers de luxe, je ne vois rien d’autre à l’horizon, dit Robbie ».

Le thème de la mer, que Marie-Claire Blais explore dans toute sa richesse, par la création d’un réseau lexical et sémantique fondateur de la cohérence narrative de ces Chants pour Angel, permet ici de rassembler, joindre et disjoindre magistralement, au rythme des vagues, les différents « Nous ». La forme du roman paraît prendre celle des vagues, à l’exemple de Virginia Woolf, qui règne sur le cycle romanesque depuis l’épigraphe de Soifs en 1996, et épouse le sens même des voix de ces personnages et de ces communautés qui se construisent par strates de souvenirs et de divers « moi » qui apparaissent, disparaissent, refont surface, et se heurtent les unes aux autres perpétuellement.

Ces continuités et ces discontinuités sont tissées par un mouvement poétique répété d’apparitions et de disparitions qui instille une légèreté dans la narration des Chants pour Angel, assez rare dans les romans embrassant le thème de la fin du monde. Ainsi, lorsque le jeune vétéran Samson, revenu blessé d’Afghanistan et accompagné de son chien Miracle, discute avec son ami Brillant sauvé des eaux d’un ouragan dans la Nouvelle-Orléans, la discussion grave et lourde sur la noyade et la mort du frère noir de Brillant s’achève comme elle avait commencé, lentement, à la manière d’un fondu enchaîné presque cinématographique : « n’oublie pas de me dire ton nom lorsque nous nous reverrons, et disparaissaient vers leur compacte nuit les deux silhouettes, Miracle, le berger allemand, bondissant en avant de son maître ». Marie-Claire Blais, dans ce roman et dans tout le cycle qui prend souvent la forme d’une sublime réécriture de la Bible, parvient à se défaire, par l’écriture et par son style magistral, de la pesanteur des discours d’un propos apocalyptique et morbide. Ainsi Angel, dont on apprend la mort au début du roman, apparaît-il comme un fantôme, dans une tonalité qu’on qualifierait volontiers de merveilleuse.

Continuités et éclatements du « moi » et du « nous » reproduits dans une phrase romanesque et poétique elle-même infinie et empreinte de ruptures, superposition des voix reproduites dans la construction d’une phrase unique où les discours rapportés se succèdent, Des chants pour Angel apparaît comme un roman polyphonique total, dont la construction vient parfaitement épouser le sens des voix. Des chants pour Angel résonne dans toute sa musicalité, d’où émanent différentes voix et chants, eux-mêmes ambigus, à la fois sauveurs et impuissants à effacer la violence du monde. Ainsi l’évoque, dans une fulgurance quasi baudelairienne, le musicien de génie Fleur, devenu mendiant, fou amoureux de Kim : « la musique, depuis mon enfance, n’aurais-je pas dû […] ne vivre que pour elle, la musique fit de moi un errant […], cette itinérance avec ce parfum des cheveux de Kim dans lesquels il avait tant de fois enfoui son visage, les tambours de Jérôme l’Africain battaient dans le vent ». La musique vient lier les personnages, tous portés et rattrapés par un son, un bruit ou un chant. Elle révèle elle aussi la complexité de leur caractère et de leur histoire. On le voit dans ce passage étonnant dans lequel l’écriture révèle encore le jeu de Marie-Claire Blais sur les contrastes, entre la douceur de la berceuse de Sœur Christina, et la violence du Jeune Homme blanc que l’on suit du début à la fin du roman, condamné à mort pour avoir attaqué une église méthodiste noire: « hush, enfant, c’est l’heure de dormir, je serai là dans la Chambre de l’attente, à douze heures et une minute, inconsolé, inconsolé, hush, hush, enfant c’est l’heure de dormir, […] hush, hush, enfant, c’est l’heure de dormir ».

Marie-Claire Blais parvient donc dans cette longue phrase à faire revivre, en musique et en images à la fois douces et fortes, sa constellation de personnages assoiffés d’un paradis qu’ils peinent à construire. Dans une écriture synesthésique qui fait écho à celle de l’apocalypse de Jean – les trompettes de ses anges et les images de ses destructions –, la rédemption finale que Marie-Claire Blais invite à penser pour ce monde de dominés est particulièrement saillante dans le paysage littéraire actuel et ouvre d’infinis possibles aux lectures de ce courant de conscience irréductiblement novateur. Ce « chant des vagues », ces Chants pour des enfants morts de Mahler et ces Chants pour Angel promettent-ils la fin de la domination, l’abolition de la catégorie des dominés, ou la fin bien réelle d’un monde ?

On ne regrette qu’une seule chose : si Marie-Claire Blais installe toujours de la lumière et de la nuance dans ce monde noir, à la manière du Lumières-Lumières, le bateau de Mélanie, qui traverse tout le roman, certaines images qui veulent résonner avec notre monde actuel sont réductrices. En effet, la dimension eschatologique des Chants pour Angel se révèle dans des personnages et des images parfois trop convenues pour porter une pensée complexe. L’image récurrente, déployée à plusieurs moments, de la petite fille kamikaze « à la ceinture de clochettes », perdue dans un paysage scindé entre des barbelés qui enferment ses parents et « le paysan, [et] l’âne à la charrette », est assez pauvre. Le Chaos aux échos bibliques des Chants pour Angel semble parfois se réduire à celui d’un monde radicalisé, coupable d’attentats et de terrorisme, décrit avec des mots et des images trop simples et trop lisses. À l’inverse, les images qui dévoilent le racisme de ce monde, porteuses elle aussi de la dimension apocalyptique du roman, sont plus complexes et plus fortes. Elles sont en effet portées par une multitude de personnages (Mabel, Petites Cendres, Daniel, le Jeune Homme…) aux voix diverses et contradictoires, travaillées depuis le début du cycle, qui élaborent ainsi une pensée incontestablement plus riche.

Des chants pour Angel comme des chants pour un monde qui se meurt et porte en lui le souvenir des douleurs, mais pour lequel chaque voix, doucement, lutte, et qui fragilement, « parmi toute cette musique, le Chœur ancestral noir, oui, Benny Golson, Art Farmer », jamais ne cède, dans la brise marine, à sa propre disparition.

Jeanne Bacharach

À la Une du n° 33