Fleur de Birmanie

Qu’est-ce que glow, ou, devrais-je dire, de la glow ? Une drogue, tirée des pétales d’une fleur de Birmanie appelée la glo, assimilable par l’homme, mais efficace seulement si les renards lui ont fait subir une transformation inattendue et peu ragoûtante.


Ned Beauman, Glow. Trad. de l’anglais par Catherine Richard-Mas. Joëlle Losfeld, 320 p., 24 €


Pour Win le chimiste, rien de plus simple : « Ils [les trafiquants] apportent de la glo. Moi je la donne aux renards. Les renards chient dans ma baignoire. Je filtre le précurseur et j’attaque la chimie pure et dure. » La glo devient alors source d’un trafic nouveau et terriblement dangereux dans Londres en 2010, vu que « le commerce de la drogue est la première mondialisation de la vie émotionnelle ». Postulat de départ d’une intrigue foisonnante qui pivote autour de Raf et de son amour pour Cherish, avec coup de foudre au premier regard, dans une laverie. Mais Cherish disparaît avant que le jeune homme puisse se frayer un chemin vers elle pour lui demander : « Veux-tu immédiatement être ma femme ? » En outre, Raf souffre du syndrome hypernycthéméral, « qui le désynchronise chaque matin d’une heure vis-à-vis du reste du monde » (six pages d’explication…) et lui rend la vie très difficile. D’où enquête, recherches et pérégrinations de toutes sortes.

Intrigue foisonnante, c’est peu dire. Les lieux s’accumulent. Exotiques : Birmanie (Gandayaw, Kawkareik, Mae Sot…), Thaïlande, Pakistan, Islande, Guinée ; plus proches sinon plus familiers dans l’immensité de la capitale anglaise (à la quiétude de Camberwell Grove s’oppose la sourde menace des innombrables ruelles, terrains vagues, dépôts et baraquements, échoppes aux vocations incertaines). Un terrain de foot abandonné est devenu « un lieu sépulcral, post-apocalyptique » et, comme si les lieux réels ne suffisaient pas, on fabrique des décors (une rue de Londres dans un immense entrepôt et, comme en écho, une fausse mine en Birmanie, et les contrôleurs n’y voient que du feu), ils sont là pour la cause, la mauvaise bien entendu, ces terrains de jeu et d’entraînement où se côtoient dealers et autres malfrats. Le monde se déréalise. Quand Raf monte dans le bus, « un renard est assis là environ six rangées derrière […] qui arbore une expression de curiosité scientifique détachée ». Effet de sidération, incertitude ; hallucination ou transformation du réel ?

Ned Beauman, Glow, Joëlle Losfeld

Ned Beauman © Benjamin MacMahon

L’univers qui se laisse entrevoir est régi par une loi brutale incarnée par la société Lacebark, société prétendument minière qui étend ses ramifications en Angleterre et en Birmanie. L’ami de Raf est kidnappé, Cherish est insaisissable, Win est peut-être Fitch, Fourpetal est de son propre aveu « la plus traître et lâche des petites ordures hypocrites ». Des fourgonnettes blanches rôdent dans Londres pour enlever des Birmans, mais après tout certains d’entre eux ne seraient-ils pas consentants ? Qui est le plus adroit au jeu des simulacres, des demi-vérités, entre ombre et lumière ?

Et le lecteur dans tout ça? Il est pour le moins dérouté par les identités ambigües, la complexité de la narration, les rebondissements incessants. Ce n’est pas sans conséquence. En effet, la confusion peut s’installer, les repères s’estomper, et l’esprit se mettre à vagabonder. D’autant que la documentation amassée par l’auteur sur « la chimie du plaisir et les neurosciences sérieuses » se retrouve trop fréquemment sous la forme de savantes dissertations : on apprend ainsi que la fausse morille ou Gyromitra esculenta contient de la gyromitrine qui se dégrade en monométhylhydrazine, toxine qui inactive la production d’acide γ-aminobutyrique, lui-même utilisé dans le propergol d’Apollo ; on apprend aussi que « tout ce qui possède un groupe fonctionnel N-méthylthiotétrazole aura un effet inhibiteur indirect sur la dopamine β-hydroxylase » et que pour Fitch « c’est évident ». Sans compter « les taupes de l’espèce des condylures étoilés, seuls mammifères à tentacules » (voilà qui aurait réjoui Roger Caillois !). Certes, mais le trop-plein d’informations concernant la pharmacopée des substances illicites et leurs modes de production n’agit-il pas à son tour comme une toxine qui ronge la trame romanesque ? Et qui affaiblit également l’intérêt qu’on porte aux personnages ? Leur comportement paraît se diluer quelque peu dans l’afflux des connaissances, des précisions, et des détails – « cette folie de détails » dont parle Beckett dans Murphy.

Et c’est bien dommage, car Ned Beauman a un talent fou (rendu à merveille par une très belle traduction), celui dont il avait déjà fait preuve dans L’accident de téléportation (Joëlle Losfeld, 2015). Il sait décrire les êtres perturbés, « la peur dans un esprit dans un crâne dans une cagoule dans une cellule dans un entrepôt dans une ville qui ignore tout de notre présence, sept matriochkas d’une impénétrable noirceur ». Ce n’est qu’une image saisissante parmi d’autres : l’Indus, « ratatiné entre ses berges grises comme un tuberculeux dans un vieux costard flottant » ; dans un magasin de soldes, « quelques tapis roulés se pressent encore d’un air suppliant contre la vitrine » ; un videur de boîte de nuit « aux yeux cernés de poches aussi saillantes que des sacs à perfusion ». On pourrait multiplier les exemples, peu d’auteurs étant capables d’un semblable feu d’artifice verbal qui fait voguer le lecteur de surprise en surprise. Bien plus, dans des énumérations vertigineuses, se trouve renouvelé avec bonheur l’art de l’inventaire qui, apparemment statique, est pourtant un des outils majeurs de l’hypotypose. Sont ainsi rendues présentes les mille facettes de l’univers étrange de la drogue, où les « distorsions », le « point aveugle » (celui où se tient le guetteur invisible), permettent une nouvelle appréhension du monde, à travers la magie du style.

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