Une rentrée au féminin

En cette rentrée théâtrale, deux femmes sont à l’affiche des lieux les plus prestigieux, ce qui contrebalance modestement la présence masculine dominante dans les programmations. Au Vieux-Colombier, Julie Deliquet présente Vania d’après Oncle Vania d’Anton Tchekhov. À la Colline, Isabelle Lafon associe sous le titre Les Insoumises trois spectacles d’après Lydia Tchoukovskaïa, Virginia Woolf, Monique Wittig.


Anton Tchekhov, Vania. Mise en scène de Julie Deliquet. Vieux-Colombier, jusqu’au 6 novembre.

Les Insoumises. Un projet d’Isabelle Lafon, d’après Lydia Tchoukovskaïa, Virginia Woolf, Monique Wittig. La Colline-Petit Théâtre. Jusqu’au 20 octobre.


Julie Deliquet a fondé en 2009 le collectif « In Vitro », un des plus représentatifs de ces groupes, dont la vitalité suscite actuellement l’engouement. Elle a reçu de l’administrateur général du Français, Éric Ruf, la proposition de travailler avec les membres de la troupe comme avec ses habituels partenaires. Elle a choisi Oncle Vania qu’elle a adapté, à partir de la traduction de Tonia Galievsky et Bruno Sermonne, selon sa méthode d’improvisation. Elle a aussi conçu la scénographie bi-frontale, déterminante dans son projet : sous la charpente en bois de la salle, le public entre de plain-pied dans la maison où se déroulent ces « scènes de la vie à la campagne. »

Les spectateurs se répartissent de chaque côté de l’aire de jeu, les uns sur les fauteuils des rangées, moins nombreuses qu’à l’accoutumée, les autres en face sur des chaises installées sur des gradins ; les interprètes vont s’emparer de l’espace intermédiaire autour d’une longue table sans âge. Quelques meubles, les lampes, les bouteilles en plastique, surtout la cafetière électrique au lieu du traditionnel samovar, les costumes (de Julie Scobeltzine) correspondent à la recherche d’une « universalité » contemporaine, d’un effacement de la Russie, explicités dans le programme. Une des premières répliques de Vania à propos de son beau-frère, le professeur : « Il ressemble à Peter Ustinov dans Mort sur le Nil » fait craindre une actualisation, au détriment du texte de Tchekhov, qui revient de manière parfois anecdotique au fil de la représentation : longue projection de Wampyr de Carl Dreyer, commande d’un livre de Starobinski… L’ensemble reste pourtant proche de la pièce, dans une tonalité contemporaine, due moins à l’écriture qu’au naturel de la diction.

Les Comédiens-Français témoignent de leur capacité à s’adapter aux esthétiques les plus diverses, à travailler avec une jeune femme venue d’une toute autre famille de théâtre. Ils ont pratiqué l’improvisation au cours des répétitions, mais gardent manifestement une capacité de variations d’une représentation à l’autre. Ils s’exposent à une proximité troublante avec les spectateurs, se livrent à des séquences de jeu très physique, parviennent à suggérer l’ivresse sans tomber dans l’histrionisme. Julie Deliquet a bénéficié d’une magnifique distribution ; quatre grands sociétaires tiennent les rôles principaux. Florence Viala joue la trop jeune épouse désoeuvrée de l’universitaire à la retraite, auquel Hervé Pierre donne une force permise par le rajeunissement des personnages masculins. Le couple vient de Saint-Petersbourg jeter la perturbation dans la vie rurale, très laborieuse, menée par le médecin Astrov (Stéphane Varupenne), par l’exploitant du domaine Vania (Laurent Stocker) et sa nièce Sonia.

La jeune Anna Cervinka fait partie des nouveaux membres de la troupe, ainsi que Noam Morgensztern et Dominique Blanc. Selon les règles de la maison, la célèbre actrice passe ainsi du rôle d’Agrippine à celui d’une grand-mère, étoffé par certaines répliques de la nourrice, personnage disparu. L’adaptation abrège parfois le texte et les quatre actes durent moins de deux heures de représentation. Mais elle préserve l’intégralité de la longue tirade finale de Sonia et fait même répéter plus longtemps que prévu le fameux « Nous nous reposerons », avec la magnifique conviction d’Anna Cervinka. Julie Deliquet écrit dans le programme : « Ce que l’on appelle des “petits” rôles peuvent être capitaux, comme celui de la grand-mère de Sonia : entre ces deux femmes il y a une morte. Son fantôme tr

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Vania, dans une mise en scène de Julie Deliquet. © Simon Gosselin

averse toute la pièce et les actrices peuvent lui donner vie. Il y a là une matière incroyable, tant sur les liens de filiation que sur la tonalité féminine que je veux donner à la pièce. »

Dans Les Insoumises, Isabelle Lafon n’a pas à se poser le problème des petits rôles féminins ; elle donne aux actrices toute la place. À partir de trois spectacles déjà représentés ailleurs, elle a associé, sous un titre pleinement justifié, Lydia Tchoukovskaïa et Anna Akhmatova dans Deux ampoules sur cinq, Virginia Woolf dans Let me try, Monique Wittig dans L’Opoponax. En alternance certains soirs ou en intégrale en fin de semaine, elle occupe le plateau quasiment nu du Petit Théâtre de la Colline. Dans un premier temps, elle a disposé dans la pénombre une table couverte de livres où elle s’installe avec Johanna Korthals Altes ; elle tient le rôle d’Anna Akhmatova, aux côtés de l’amie qui prit le risque de transcrire ses entretiens avec la poétesse interdite de publication. Toutes deux éclairent les textes qu’elles lisent ou disent par cœur avec de petites torches électriques, elles-mêmes recevant la lumière envoyée par des spectateurs du premier rang avec des lampes de poche.

Pour Let me try, Marie Piemontese, bien connue dans la compagnie Louis Brouillard de Joël Pommerat, les rejoint. Ces trois femmes, vêtues à la mode de l’entre-deux-guerres, sont aux prises avec des monceaux de feuilles volantes, peut-être les deux mille pages du Journal, qu’elles prennent en charge alternativement, que Johanna Korthals Altes fait aussi magnifiquement entendre en anglais, tout comme la lettre d’adieu de Virginia à son époux.

Dans un troisième temps, Isabelle Lafon se tient seule debout et dit au micro quelques extraits du fameux livre de Monique Wittig, accompagnée à la batterie par Vassili Schémann. Elle n’a pas choisi les fragments qui dévoilent le mieux l’attirance et de la jalousie de Catherine Legrand pour deux autres pensionnaires, mais elle restitue pleinement le rythme de cette écriture à hauteur d’enfant et d’adolescente. Dans les deux premiers spectacles, elle n’évite pas toujours la surenchère de l’incarnation, en particulier celle de Virginia Woolf dans sa douleur muette. Peut-être est-ce l’effet d’une trop longue attente de la reconnaissance depuis sa rencontre avec Antoine Vitez et Madeleine Marion, ou la simple manifestation de son durable investissement dans le beau projet inspiré par la question d’Anna à Lydia : « Mais nous sommes des insoumises, n’est-ce pas ? »

À la Une du n° 17

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